Un soir, malgré toute sa force de volonté, elle éclata en sanglots sur la poitrine de Philippe.

Et lui, sans être cruel, ni même indifférent, il éprouva la révolte égoïste, furieuse, dont nous nous insurgeons contre les douleurs qui gâchent notre joie sans nous toucher en rien le cœur.

Il restait sympathique et tendre, mais la contrainte lui parut intolérable.

— « Voyons, » répétait-il, se jugeant pitoyable de banalité, de froideur, « ce ne peut pas être aussi grave que cela. A l'âge de ta belle-sœur… »

Il prodigua encore quelques phrases dépourvues de sens, dont seule la câlinerie d'accent pouvait être apaisante. Mais au fond il n'entendit en lui-même que le cri de sa passion désappointée. Marcienne, aujourd'hui comme la dernière fois, se refuserait encore…

S'appliquerait-il à respecter, comme il l'avait fait, même en son for intérieur, la subtilité de conscience qui les sevrait tous deux des chères caresses? Ah! certes, il le devait, car Marcienne avait cette suprême délicatesse de ne pas aborder avec lui le chapitre des remords. Elle n'accusait pas leur amour du crime involontaire. Et comme il l'admirait de dédaigner la facile expiation des phrases! Mais ce vaillant et libre esprit de femme pouvait-il admettre que leurs baisers aggraveraient la tragique situation? Elle n'était ni assez superstitieuse pour craindre de porter malheur à Charlotte, ni assez imbue de traditions chrétiennes pour s'imposer un acte de pénitence. Alors?…

— « Marcienne, mon adorée… Ne pleure pas si tu veux que je sois sage. Tu ne sais pas comme tes larmes me troublent… »

La voix changée du jeune homme trembla de douceur et de désir. Ce n'était plus l'intonation tendue d'une impuissante consolation. Une pitié plus ardente naissait en l'espoir de la volupté victorieuse. Comme il comprendrait mieux le chagrin de Marcienne, comme il saurait le partager, s'il s'assurait que ce chagrin n'était pas l'ennemi de leur amour!

— « Ma chérie… ne me laisse pas croire que tu es moins à moi parce que tu souffres… Maîtresse aimée… donne ta bouche à ton amant… »

Elle frémit toute à reconnaître le visage de passion, cette flamme brûlante et pâle qui dévore le bistre léger des traits, blêmit l'ovale fin des joues jusqu'à l'onde soyeuse de la barbe, et s'éteint aux prunelles en une défaillante fumée. Oh! ce visage d'amour… cette pâleur… et ces yeux!…