Il va partir. Il prend son pardessus, son chapeau, énervé d'espoir déçu, incapable de rester là plus longtemps à prêter l'oreille dans la morne immobilité des choses.
Une rage le soulève contre la rivalité du malheur, de la mort. C'est leur prestige lugubre qui lui enlèvera Marcienne. Aucune autre séduction ne l'aurait détachée de lui. Et le mari profitera de ces entremetteurs formidables.
Philippe ricane : « Ah! l'avocat… les grandes phrases… La hautaine sérénité dans la douleur… Comme elle va le plaindre et l'admirer!… Au fond cet homme la tient toujours. Il a mis une trop forte empreinte sur son âme. Toutes les ardeurs de ma passion, les caresses désespérées de mes dents et de mes ongles, n'ont fait qu'effleurer sa chair, la marquer de traces fugitives… »
Dans cette âpreté de sentiments, la rêverie de Philippe se prolonge. Malgré sa décision de partir, il reste encore. Mais chaque minute qui passe aggrave le bouillonnement des sources amères.
Il y a une lie d'égoïsme, de rancune, de méfiance, dans le flot de sa jeune énergie dominatrice, qui, devant l'obstacle, s'insurge et dévaste tout.
C'est la vitalité indomptable de son âge qui en est cause. La passion batailleuse écume dans ses veines. Ainsi tranquille d'apparence, élégant, la tête droite sous le haut-de-forme bien lustré, il est, dans le domaine de l'amour, le jeune fauve bondissant des forêts nocturnes, qui se rue, le front bas, contre tout ce qui semble vouloir lui soustraire l'espérance de sa volupté.
Et voici que sur le tumulte de son cœur, dans la lourde paix du quartier désert, un fracas de voiture s'éveille, roule en tonnerre grossissant, bondit rudement aux pavés de la rue, puis, d'un arrêt brusque, s'éteint devant la porte, subitement étouffé de silence.
Est-ce Marcienne? Par prudence, elle ne se fait jamais amener jusque-là, — comme, au retour, elle quitte avant d'arriver chez elle le fiacre pris à Auteuil. Serait-ce possible?…
Mais oui, c'est elle… La grille cède sous sa clef. Philippe s'élance dans le jardin.
— « Enfin, enfin!… Toi… Toi!… Je désespérais. »