—Elle termine en imposant ses vieilles mains sur ton jeune front. C’est la bénédiction d’une aïeule que tu rejettes.»

Micheline lança en fusée un léger rire moqueur.

—«Ne ris pas!... Ne ris pas!...» cria son père en lui saisissant le poignet.

—«Soit, père,» fit-elle. «Je renonce à vous comprendre. Vous voilà presque hors de vous, puor une vieille nuorrice radoteuse et une petit paysanne dévoyée. Je ne vous ai jamais vu ainsi, vous si superbement calme. Non, jamais. Pas même au plus fort de votre lutte affreuse, pas même au lit de mort de ma mère. Gardez donc vos secrets. Je tiendrai ma promesse.»

Elle le quitta avec une exagération de dignité,—mélange d’orgueil féminin et d’enfantine bouderie. Le caractère, si élevé qu’il fût, n’atteignait pas son complet équilibre chez cette jeune fille dà peine vingt ans. Et son jugement avait l’intransigeance d’un idéal trop haut, qui ne s’est jamais mesuré aux réalités de la nature humaine et de la vie. D’ailleurs, comme il arrive, précisémente dans la très grande innocence, elle imaginait l’excès du mal dès qu’elle cessait de le nier tout à fait. Ainsi, les allusions et les réticences de Françoise, combinées avec l’incompréhensible attitude de son père, finissaient par lui faire croire,—non pas que celui-ci entretenait une galante intrigue avec la jolie Bertrande, mais qu’il le donnait à supposer, qu’il se prêtait imprudemment à cette monstrueuse interprétation de sa bienveillance. Cette idée exaspérait Micheline. Tout souffrait en elle à la concevoir. Sa pudeur virginale, son culte pour la mémoire maternelle, sa filiale jalousie, et aussi sa fierté. Quoi! l’on affirmait à bon escient que le marquis de Valcor portait quelque intérêt à la maîtresse de son diffamateur, de ce Gilbert de Villingen, qui s’était efforcé de le déshonorer! Sans la délicatesse invincible qui scellait les lèvres de Micheline, et sa crainte de blesser cruellement son père, elle lui aurait opposé d’autres arguments et une autre résistance.

Quoi qu’il en fût, elle avait pris un engagement. Elle le regretta presque une semaine environ plus tard, lorsqu’elle se trouva face à face avec cette Bertrande qu’elle avait promis de ne pas rudoyer.

Ce fut encore à l’occasion d’une de ses visites au cimetière. Mlle de Valcor ne sortait guère que pour ce pieux pèlerinage.

Françoise, lorsqu’elle était venue, dans une crise de désespoir, sinon de remords, apporter une prière et un hommage à l’innocente qu’elle considérait comme sa victime, à cette pauvre douce marquise Laurence, morte en se taisant et en aimant, comme elle avait vécu,—ne cherchait pas à rencontrer sa cousine. Elle ignorait que, deux mois après les funérailles, Micheline vînt encore fleurir elle-même, chaque jour, la tombe de sa mère.

Pour Bertrande, c’était différent. Instruite par un inoffensif espionnage, elle savait à quoi s’en tenir. Avec intention, cet après-midi, elle se tenait dans l’intérieur du Père-Lachaise, à la bifurcation où celle qu’elle attendait devait quitter l’allée principale.

La neige avait fondu dans le cimetière. Des souffles presque tièdes traînaient sous les nuages bas dans une continuelle menace de pluie. La jeune Bretonne, assise sur un banc, goûtait l’heure silencieuse et mélancolique. L’endroit, quoique funèbre, lui paraissait accueillant, salutaire. Se reposer, laisser un instant son cœur et ses membres s’engourdir, oublieux de l’effort, de l’angoisse, du travail... Cela lui semblait bon.