Elle avait confié son petit Claude à la garde d’une voisine. Maintenant qu’elle occupait, non plus le garni du faubourg Saint-Honoré, mais une pauvre chambre, dans une très pauvre maison, en plein quartier ouvrier, au fond de Clichy, elle connaissait la touchante fraternité des humbles. Dans sa Bretagne, elle n’avait guère su ce que c’était. Le paysan, le pêcheur, est concentré, replié sur soi-même. S’il ne refuse pas son aide, il ne l’offre pas non plus.

Aucune population au monde n’exerce la solidarité avenante, joyeuse et bonne, comme l’ouvrier français, dans les faubourgs des grandes villes. Depuis qu’elle s’était réfugiée dans cette chaude fourmilière, la pauvre Bertrande ressentait moins son isolement et son malheur. Elle avait enduré avec tant de peine, en cette maison à demi équivoque du quartier Saint-Honoré, les airs de dénigrement affectés à son passage par des figures maquillées de cocottes ou des physionomies vinaigrées de bourgeoises. L’honnête cordialité populaire créait autour d’elle un air plus respirable après cette atmosphère oppressante.

Pour venir se placer sur le chemin de Micheline, elle n’avait pas emporté son enfant, que, pourtant, elle ne quittait guère. Bien qu’en elle le sentiment qui la faisait rougir de sa maternité s’atténuât, parmi la discrétion bienveillante de son nouvel entourage, quoiqu’elle commençât même à goûter le juste orgueil de posséder, d’élever un fils, devant l’admiration que le bébé inspirait aux braves femmes des alentours, Bertrande n’avait pu supporter la pensée de paraître devant la «demoiselle du château», la noble et pure jeune fille qui l’avait connue dans leur commune innocence, avec ce petit être, «le fruit de sa faute».

Elle était donc là, dans sa solitude, plus pauvrement vêtue que jamais. Ses mains nues et roses de froid, mais fines, toujours soignées à cause de leur délicat travail,—la dentelle—reposaient sur sa mince robe noire. Son petit châle de laine lui suffisait, car sa robuste et rustique jeunesse restait presque insensible à la rigueur de la température.

Cependant, n’était sa sauvage fierté, elle aurait eu de quoi se parer avec plus de luxe. Naguère, après le déjeuner au restaurant, Gilbert repris à sa douceur, à sa tendresse, à sa beauté, qu’une âme vive éclairait et faisait briller malgré les épreuves physiques, l’avait accompagnée dans son modeste logis, lui avait donné la fête de quelques heures d’intimité, d’oubli, d’amour. Même, le soir, il n’avait pas voulu se séparer d’elle, et l’avait encore emmenée dîner, en tête à tête cette fois, dans une échappée de luxe, de griserie, de lumière, de baisers. L’heure de l’adieu était venue, toutefois, déchirante pour la malheureuse qui ne s’illusionnait pas sur la fragilité de ce caprice. A ce moment-là, le jeune viveur, avec toutes les précautions dont il était capable, tâcha de faire accepter à la mère de son fils le peu d’or et le billet de banque solitaire demeurés dans son gousset, toute sa fortune d’ailleurs, sans compter ses dettes. Bertrande refusa, dans une révolte affolée. Recevoir de l’argent, après une journée comme celle-ci, une journée qui ne reviendrait peut-être pas! Ah! si de telles heures ne restaient pas le plus désintéressé des rêves, elles devenaient la flétrissante déchéance. Ah! pas cela... pas cela! L’insistance de Gilbert avait galvanisé l’amante, lui avait donné la force d’abréger l’adieu, de s’enfuir, l’horrible force de s’arracher au mirage pour retourner à la réalité lamentable.

Dieu! quelle tristesse au lendemain de ce jour trop délicieux!

Heureusement, elle avait son fils. Pour lui, du matin au soir, et jusque très avant dans la nuit, elle avait manié le fin crochet dans le fil de neige, et les fleurs de dentelle avaient éclos sous ses doigts, la dentelle, qu’hélas! elle n’était pas sûre de vendre, ou céderait à vil prix. Ainsi, elle n’avait pas eu le loisir de pleurer.

Elle y rêvait encore durant la patiente station au cimetière.

Quand elle aperçut enfin Mlle de Valcor qui s’avançait dans l’avenue, Bertrande se leva de son banc.

Micheline s’approchait, seule, un simple bouquet de violettes à la main. Le fleuriste, qui soignait les plantes de la tombe, et chez qui elle s’était arrêtée, comme d’habitude, lui ayant dit qu’il avait placé dès le matin les branches lourdes, elle n’avait pas eu besoin de se faire suivre par son valet de pied.