«Je ne vaux quelque chose, grand’mère, que par ceci qu’on appelle ma honte. C’est par là que j’existe, que je travaille, que je lutte, que je goûte l’ivresse de l’abnégation et du sacrifice.
«C’est par là que je vous ai comprise, ô vous, mère sublime! qui vous interdisez de crier: «Mon fils!» parce que ce cri ferait tourner sur leurs gonds les portes de l’enfer, et qu’il s’y enfoncerait, celui que vous appelleriez.
«Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le dites à vous-même, n’est-ce pas?... Vous le dites, à voix très, très basse... Vous le murmurez, le soir, sur le banc de pierre de la porte... quand la mer mugit et le couvre de sa clameur.
«Oh! quand vous le dites, pensez à moi, et pardonnez-moi, grand’mère. Moi, qui le prononce tout haut, près du berceau de mon enfant, ce mot de «fils», j’en chuchote un autre... Car votre secret est le mien. Aussi, accordez-moi votre pardon.
«Je suis si pauvre, oh! si pauvre, que vous pouvez être quand même un peu fière de moi. Je n’ai vendu ni mon silence, ni mon amour. Reconnaissez à cela votre petite-fille, mère-grand.
«C’est elle qui vous embrasse avec des larmes, et qui fait tendre vers vous de petits bras innocents.
«Ne nous repoussez pas. Je suis deux maintenant pour vous aimer.
«Votre
«Bertrande.»
Quand la jeune mère eut achevé cette lettre, elle voulut aller sur-le-champ la jeter à la poste.