BERTRANDE A MATHURINE GAËL
Avril 1902.
«Grand’mère, est-ce vrai que vous avez un secret? Est-ce vrai qu’on est allé vous trouver pour vous l’arracher du cœur?... Est-ce vrai que, lorsque le soir tombe, et que l’Océan se lamente, et que vous vous asseyez sur le banc de pierre, devant la porte, ce ne sont pas les spectres des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent rôder dans l’ombre autour de votre âme?...
«Grand’mère, je souffre trop de votre douleur. Ayez pitié de la mienne! Pardonnez-moi! Du moins, si ma faute vous désespère, sachez que, dans cette faute, il n’y a rien d’ingrat, de révolté, ni même d’indifférent à votre égard.
«Me croirez-vous si je vous assure qu’il n’y a non plus rien de vil. Je n’oserais pas vous l’écrire si je ne pouvais vous en donner une preuve. Mais cette preuve, maintenant, je la possède. Sachez qu’on m’a tentée comme on vous a tentée vous-même. On m’a révélé ce que vous savez, et que vous le savez. J’ai senti planer autour de moi la grandeur de votre silence. Moi aussi, je me suis tue. Je me tairai toujours. On ne sait donc pas ce que c’est que les mères, puisqu’on a cru que vous trahiriez votre chair et votre sang?...
«Grand’mère, j’ai un fils aussi... Un petit enfant dort dans son berceau, à côté de la table où je vous écris.
«Hélas! vous pensez que c’est une honte pour moi qu’il soit là, respirant de ce doux souffle que je n’avais pas le droit de lui donner. Je ne puis pas le croire.
«On prétend que c’est un péché! Quoi donc? D’avoir créé son cœur avec les battements du mien?... Mais, quand je le prends sur ma poitrine, que je verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait alors un péché aussi?... Où donc commence le mal, et où finit-il, dans l’œuvre de la vie?...
«Être une mère... ce n’est donc pas sacré en soi?... Comment alors se fait-il que j’en ressente si profondément l’exaltation délicieuse?... Comment se fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères soit descendue dans le mien?