Elle en provoquait une autre chez la petite dentellière bretonne. Celle-ci sentait comme un souvenir, impossible à préciser, s’éveiller dans les régions lointaines et confuses de sa mémoire, auprès de cette jeune dame.
Peut-être l’autre éprouvait-elle quelque appréhension d’être reconnue. Car sa première émotion sembla se calmer quand elle se convainquit qu’on l’accueillait tout à fait en étrangère.
Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise de Plesguen, entrevue parfois au château de Valcor, durant les séjours qu’y faisait la nièce du marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop changé, pour que l’humble maîtresse du prince de Villingen se doutât qu’elle recevait la fiancée de celui-ci.
Fiancée... Mlle de Plesguen ne se considérait plus comme telle, et ne l’avait même jamais été officiellement. N’importe, c’était bien là son rôle, c’était l’aspect sous lequel l’eussent considérée les soupçons et la rage douloureuse de sa rivale, si la mère du petit Claude eût deviné son nom.
Toutes deux arrivaient maintenant à l’étage le plus élevé de l’espèce de grande caserne pauvre où l’ouvrière en dentelle occupait une chambre.
La clef tourna dans la serrure, et elle apparut, cette chambre,—bien mesquine et dénudée, mais presque riante, à cause d’un rayon de soleil printanier glissant à travers la percale du rideau, et surtout à cause de la bercelonnette, dont la présence attendrissante et la miraculeuse propreté formaient une image aussi douce à l’âme qu’au regard.
—«Votre enfant!...» murmura Françoise, qui, à peine entrée, ne sembla plus voir que cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à fleurettes bleues.
Bertrande était trop mère pour s’étonner de cette préoccupation si prompte, plutôt bizarre chez une cliente. Elle pensa que l’éloge du bébé par la concierge éveillait l’intérêt de la visiteuse. D’ailleurs, elle n’eut pas le temps de réfléchir. Le bruit de leur entrée,—peut-être aussi l’heure de son repas,—troublait le sommeil du petit homme. Il y eut une agitation sous la percale fleurie, puis un gazouillement, comme la rumeur indistincte d’un nid jaseur.
La jeune mère courut, écarta le rideau.
Et alors le délicieux tableau apparut,—l’éternel et incomparable ravissement, tel que rien n’émeut de la sorte en ce monde,—un petit enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette, et riait sous ses boucles tièdes, plus lourdes et frisées à cause d’un peu de moiteur. Une carnation de fleur, des yeux larges comme des étoiles, mais veloutés et sombres entre leurs cils épais, une toute menue bouche de corail mouillé, où brillaient les grains de riz des premières dents, de petits pieds, de petits poings battant l’air (car une solide attache nouait le milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté,—un délice!