Le Bolivien José Escaldas avait bien cru, pendant quelque temps, que l’«Affaire Valcor» allait ressusciter. Il avait mis la main sur des données imprévues, si extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même, en dépit de tous ses scrupules, n’hésiterait pas à recommencer le procès.

D’ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque. C’était maintenant lui, Escaldas, qui tenait le dénouement du drame. Il agirait pour son compte. On l’avait accusé de faux, il déposerait une plainte en diffamation, sûr de démontrer maintenant où était le faussaire. Même sans se porter partie, il pourrait faire agir directement le Ministère public, tant les charges qu’il développerait contre son adversaire apparaissaient graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris à son crime comme dans une souricière. Ce qu’on appelle en jurisprudence le «fait nouveau» venait de se produire. Et quel fait! Lourd de quelle signification formidable! Et par quel miracle du hasard Escaldas ne l’avait-il pas découvert!

Le métis, en se fixant à Paris, s’était logé aussi près que possible du prince de Villingen. Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès, dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère les garnis à bon marché tels qu’en cherchait son acolyte, celui-ci avait dû se réfugier plus haut, vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par louer une petite chambre dans une maison meublée de la rue de Lévis, aux Batignolles, demeure dont la malpropreté n’était pas pour gêner ce demi-Indien, et dont la louche apparence ne l’offusquait pas davantage.

Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui avait couru les forêts infinies de l’Amérique, et vécu à l’aise dans le château seigneurial de Valcor, c’était l’étroitesse de son gîte. Les ailes de son imagination en crevaient les murs. Il se revoyait bientôt, dans ce domaine splendide de Bretagne, non plus en parasite toléré, sans cesse sous la menace d’un soupçon ou d’un caprice du maître, mais en bienfaiteur adulé, en Providence tutélaire, s’engraissant du tribut de ceux qui lui devaient leur patrimoine.

Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne voient pas de distance entre leur rêve et sa réalisation. Ce métis, encore si près de la sauvagerie, vivait embusqué dans son intrigue, au sein de la civilisation parisienne, comme un de ses fauves ancêtres dans un fourré inextricable de la Selve: l’œil guettant la proie, la main remplie de flèches empoisonnées.

Sa brutale nature s’arrangeait des basses mœurs faubouriennes, qu’éclairaient, non loin de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que la nuit tombe, entre les ormes rabougris des excentriques boulevards.

Chaque soir il s’en allait du côté de Montmartre, se grisant à l’odeur de l’asphalte imprégné de poussière ou de pluie, aux relents des cafés, des restaurants, des mastroquets, des beuglants, de tous ces antres violemment éclairés, où l’on mange, où l’on boit, où l’on chante, sous la grande ombre lugubre de la Butte, coiffée par sa basilique-fantôme.

Surtout, la bête mal domptée que ce «pays chaud» sentait gronder dans ses veines, s’alléchait aux rencontres hasardeuses, aux provocantes occasions, pullulant devant ces repaires de bas plaisirs. Même s’il n’en profitait pas, il en humait avec une immonde satisfaction l’odeur de vice. L’argent seul lui faisait défaut pour se rouler à sa guise dans ce torrent de débauche.