Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles tortueuses de la Butte, vers un paradis momentané où le guidait ce qui avait peut-être été un ange, mais ce qui n’y ressemblait plus guère, une pauvre créature, encore presque jolie sous des cheveux blonds en broussaille et dans un corsage en satinette cerise. Elle lui dit s’appeler la Môme-Cervelas, et ce nom parfumé de poésie acheva de subjuguer le cœur inflammable du Bolivien.

Cette aventure ne serait certes pas de celles qu’un Escaldas même se soucierait de raconter, si une coïncidence presque fantastique n’y avait donné une importance capitale.

Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa conquête se trouvait comme perché dans un chaos de vieilles constructions bizarres, au-dessus de jardinets inégaux, vrais jardins suspendus, sans rien de babylonien, à l’angle de la rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux chambres décorées avec un luxe de foire, Escaldas aperçut avec stupéfaction une espèce de panoplie formée d’armes et de parures indiennes, qu’il reconnut immédiatement pour des objets authentiques, provenant de quelque tribu du bassin de l’Amazone.

Cela l’intéressa, naturellement. Il questionna la jeune femme, qui, aussitôt, prit un air d’importance.

—«Ah! vous avez du flair, vous,» déclara-t-elle. «Tous ceux qui viennent ici» (et elle ne rougit pas de ce pluriel multiple et candide) «se fichent de ça. Ils prétendent que j’ai dû chiper ce fourbi à de faux sauvages de l’Exposition. Mais c’est pas du toc. Mon petit homme a rapporté ça des pays pour de vrai.

—De quels pays?

—Ah! pour les noms, je suis pas trop calée, vous savez. C’est pas comme lui, qui a une mémoire!... Il parle toutes les langues, et la preuve, c’est qu’il voyage comme interprète.»

Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot d’interprète évoqua chez Escaldas la pensée de l’introuvable individu, compagnon de bord du vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin, qui, n’ayant pas été, faute de preuves, retenu par la justice, avait disparu sans laisser de traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l’homme avait dit s’appeler Mindel et venir de Buenos-Ayres, où il était employé comme interprète dans un hôtel. Il avait présenté d’acceptables références. On l’avait relâché. Pourquoi aurait-il jeté à la mer un vieillard pauvre, inoffensif, dont le mince bagage et les maigres valeurs avaient été retrouvés intacts? Plus tard, bien des commentaires avaient couru, quand ce personnage avait spontanément envoyé au Parquet la lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle Escaldas, Gairlance et Plesguen comptaient pour accabler le marquis de Valcor, et qui, reconnue fausse, les avait si terriblement accablés eux-mêmes. Mais la police, à ce moment, fut impuissante à dépister l’homme. D’ailleurs, ça n’avait pas d’importance, la lettre étant identique à la photographie faite par Escaldas lui-même et ayant été formellement reconnue par lui. Ces détails vivaient d’une vie trop violente dans l’esprit du métis pour que le moindre rapport, même le plus lointain, ne les évoquât pas immédiatement. Avec une spontanéité qui l’étonna lui-même, il lança coup sur coup:

—«Interprète?... Ton ami était interprète?... Où cela?... A Buenos-Ayres?... Et ne se nomme-t-il pas Mindel?...»

La foudre tombée devant cette fille ne l’eût pas pétrifiée plus complètement. Toutefois, une espèce d’instinct de conservation la fit se reprendre et précipita les paroles dans sa bouche.