«Mon Père,» commença-t-elle, «si détaché de ce monde que vous soyez, vous avez entendu parler de l’Affaire Valcor?
—Sans doute. Qui ne s’est ému de ce déplorable scandale? Un néfaste signe des temps! Il est du même ordre que ces proscriptions devant lesquelles nous sommes obligés de fuir, nous autres religieux. Vos frères de l’aristocratie, madame la comtesse, sont devenus suspects comme mes frères de l’Église. Nous représentons des choses hautes. On n’en veut plus. La foule abat ce qui la dépasse. Son règne est celui du matérialisme et de la médiocrité.
—Vos paroles m’effraient, mon Père, non point dans leur sens général, que je n’aborde même pas, mais par une idée préconçue qui s’opposera peut-être à toute compréhension de ce que j’ai à vous dire. Que savez-vous donc de l’Affaire Valcor?
—Ce que j’en sais?... Mais,» répondit l’octavien étonné, «ce qui est de notoriété publique. Ce qui a tenu palpitante, pendant des mois, la curiosité du monde, partagé l’opinion, soulevé des discussions passionnées, presque des divisions civiles. Renaud, marquis de Valcor, fut accusé de n’être pas le véritable héritier de ce nom ancien et illustre, mais de s’être substitué à lui pendant un long voyage d’exploration dans des contrées mystérieuses,—précisément, madame, dans ces forêts presque inconnues du bassin de l’Amazone, où j’essaierai de porter quelque étincelle de la civilisation chrétienne, et où vous prétendez conduire votre délicatesse, votre fragilité de grande dame.
—C’est bien cela,» dit-elle. «Il y eut un jeune homme, beau, noble et ardent, un être d’exception, une âme d’élite, qui s’appelait Renaud de Valcor. Un désespoir d’amour le jeta hors de sa patrie.
—Ah!» s’écria le moine. «Un désespoir d’amour?»
La comtesse inclina la tête, évitant le regard aigu qui cherchait ses yeux.
—«Son énergie,» poursuivit-elle, «fit sortir une belle œuvre de sa douleur. Il partit pour l’Amérique du Sud, pénétra dans cette zone des forêts tropicales, qui passait pour mortelle et impénétrable. Il gagna la confiance de certaines peuplades indiennes, leur enseigna à défricher leurs territoires, appliqua une méthode nouvelle à l’exploitation du caoutchouc, trésor naturel de ces contrées, matière devenue si précieuse par l’évolution de l’industrie moderne.