Un tel mot parut décisif. Ceux qui l’entendirent ne pouvaient pas savoir que l’infortuné s’énervait de ne pas avoir vu Gilbert avant de se retrouver en face du «Beau Rouquin», et qu’il se consolait lui-même en se disant que, de toutes façons, les choses s’arrangeraient sous peu, le marché serait conclu et la victoire certaine.
—«Cette personne qu’il attendait, c’était vous, n’est-ce pas, monsieur?» questionna le magistrat en s’adressant au prince de Villingen.
—«C’était moi.
—Vous avait-il fixé l’heure?
—Il m’avait recommandé, très instamment, de ne pas venir entre une et trois.
—C’est clair. Il réservait ce moment pour l’exécution de son sinistre projet.»
Tout concourait à l’évidence. L’espoir, un instant apparu à Gilbert, qu’il y avait eu assassinat, et que cet assassinat, une fois établi, changerait la face de l’Affaire Valcor, vacilla, rentra dans les ténèbres de l’insaisissable. Escaldas, sans doute à bout d’invention et de mensonge, s’était vu perdu, s’était tué. Avec lui, la légende mourait tout entière. L’histoire ingénieuse et romanesque d’un faux marquis de Valcor se substituant au véritable, l’histoire qui avait passionné le monde, était donc née de toutes pièces dans l’imagination de ce demi-sauvage, dans ce cerveau, surchauffé jadis par le soleil des tropiques, maintenant brisé, faussé, comme un mécanisme hors d’usage, par le flot de sang qu’y avait chassé la corde brutale.
Peut-être l’auteur de cette fable inouïe l’avait-il crue, s’était-il pris lui-même au piège de son désir et de sa haine. On ne joue pas avec tant d’ardeur, et si longtemps, un rôle dans lequel on n’est pas entré de bonne foi. Peut-être la découverte de son erreur avait-elle affolé le Bolivien jusqu’au suicide. Quoi qu’il en fût, c’était bien fini. Jamais Marc de Plesguen ne serait marquis de Valcor, jamais sa fille Françoise ne serait châtelaine de la demeure historique, des fermes, des bois, jamais elle n’aurait pour dot le patrimoine héréditaire, grossi des intérêts composés,—fortune immense, même si les millions d’Amérique en demeuraient distincts. Et jamais Gilbert Gairlance, prince de Villingen, n’épouserait sans cette fortune une fille qu’il n’aimait pas.
Les chimères de ces deux dernières années gisaient donc, grimaçantes et mortes, avec le malheureux qui les avait fait naître. Et le peu de crédit conservé naguère par le jeune viveur s’était usé jusqu’au bout dans cette fâcheuse aventure.
Quand il sortit de l’horrible maison, quand il secoua le cauchemar de tout à l’heure en même temps que le rêve de naguère, Gilbert se retrouva en face de lui-même, seul, ruiné, diminué à ses propres yeux, car, pour la première fois de sa vie, il réfléchissait à sa conduite. Un abattement jamais éprouvé jusqu’alors fit fléchir son âme.