Dans sa détresse, il sentit sa pensée s’orienter comme s’orientent toutes les pensées humaines,—chez les forts aussi bien que chez les faibles, chez les insouciants aussi bien que chez les pusillanimes,—dès que s’élève le souffle des regrets, ou dès que le cœur est mordu par la souffrance. Il souhaita le refuge d’une tendresse douce, indulgente, absolue. L’image de Bertrande s’évoqua en lui.

Il la vit, si dévouée, si aimante, si désintéressée, si sincèrement humble. Et, avec elle, lui apparut aussi ce beau petit Claude, qui était son enfant, à elle, et le sien, à lui-même.

Une émotion inconnue l’envahit.

Le prince Gairlance regarda autour de lui, dans les rues qu’il suivait au hasard. Il s’aperçut qu’il avait marché vers le quartier, d’ailleurs tout proche, de Clichy, où demeurait la pauvre ouvrière.

Le long après-midi d’avril rayonnait encore d’une clarté vive, dans l’air piquant, presque froid.

«Elle doit être au logis, à travailler. Je vais la surprendre,» se dit le jeune homme.

Et voilà pourquoi, rencontrant chez sa maîtresse celle qu’il pouvait considérer comme sa fiancée, il en éprouva plus de saisissement et plus de gêne que de consternation. Il venait, à l’instant même,—et sur quel passage tragique!— de tourner cette page de sa vie. L’adieu de Mlle de Plesguen pouvait-il le frapper, ou seulement l’émouvoir, après la catastrophe dont tout son être restait horriblement secoué?

Il la laissa partir sans un mouvement de pitié, dans l’égoïsme de sa frissonnante nostalgie, sans plus de pitié que n’en éprouvait Bertrande elle-même, dans l’égoïsme de son amour.

Et Françoise s’en alla, seule pour toujours, déchirée de les avoir vus ensemble, vainement soutenue par sa fierté, par le sentiment d’avoir fait ce qu’elle devait faire. Une seule chose apaisait son désespoir,—ce désespoir, profond comme le gouffre de sa vie à jamais solitaire et vide. C’était la vision d’une figure d’enfant, la tiédeur du petit corps qui persistait à ses mains, la douceur du petit front qui caressait encore ses lèvres. Il l’avait appelé par un attrait mystérieux, cet enfant d’un amour qui pourtant la torturait. Il l’enveloppait d’un charme irrésistible. Il lui apparaissait comme la raison suprême de son sacrifice.

Car la vie cruelle, malgré son apparente brutalité, garde cette bienveillance mystérieuse de susciter autour des pires douleurs une singulière effervescence de sentiments, même illogiques, qui empêche l’âme de voir toute l’abomination de sa plaie,—jusqu’à ce que le temps lui ait fait trouver la force de la regarder à nu. Mais alors elle n’en mesure plus que la cicatrice.