—Qui sait?... Mais, de toutes façons, c’est une affaire d’heures. Bientôt il aura cette immense joie.

—Est-ce bien sûr? Ne me préparez-vous pas à apprendre qu’il a perdu la raison?...

—Non, non, madame. Par le saint nom du Christ... je vous ai dit l’exacte vérité.»

Cette vérité était suffisamment lugubre. Quand Mme de Ferneuse vit son Hervé, cet être si délicat et si beau, âme d’élite, cerveau de savant, élégant type du gentilhomme, aujourd’hui assis au seuil d’une cabane de sauvages, demi-nu comme les êtres qui l’entouraient, ses cheveux blonds épars en longs anneaux jusque sur son cou et se mêlant à sa barbe nouvellement poussée,—ce qui, avec sa maigreur et son teint de cire, lui donnait l’aspect d’un Christ descendu de la croix,—quand elle rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui se posaient sur elle sans un éclair d’étonnement et de bonheur, quand elle entendit ses divagations douces, elle fut saisie par une crise d’horrible désespoir. Elle se maudit tout haut d’avoir envoyé son fils dans ce pays meurtrier.

Le Père Eudoxe s’efforça encore de la rassurer, tout en ouvrant une petite trousse de pharmacie apportée par lui jusque-là. Il prépara une dose de quinine.

Mais, tout à coup, la voix d’Hervé s’éleva:

—«Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie? Je savais bien que vous viendriez. Car, à cette heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette fois, ce n’est pas mon rêve, c’est bien vous. Nous allons être heureux. Vous n’imaginez pas comme la vie est délicieuse au sein de la nature, avec ces Indiens dévoués et bons. Mais n’avez-vous pas amené Micheline? Elle seule me manquait, avec vous. Quand elle sera ici, je ne demanderai plus rien à la destinée.»

Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse qu’il l’appelât sa mère, fût-ce dans l’inconscience du délire.

—«Vous retrouverez un peu de ces sentiments, même lorsqu’il sera de sang-froid,» expliqua le moine. «La douceur de la vie sauvage engourdit et captive les nôtres, quand ils s’en trouvent enveloppés quelque temps, surtout dans une période d’affaiblissement physique. Beaucoup de religieux, qui ont suivi des expéditions armées au centre de l’Afrique, m’ont raconté ce fait. Des soldats européens ayant trouvé momentanément asile chez des indigènes, regrettaient d’être ensuite rapatriés, prétendaient avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus heureux jours de leur vie.»

La nuit tombait. On ne pouvait songer à regagner les pirogues où se trouvaient les couvertures, les vêtements de rechange, les provisions. D’ailleurs, Mme de Ferneuse eût bravé toutes les privations plutôt que de quitter son fils.