LA DÉFAITE
Hervé de Ferneuse, entre sa mère et le Père Eudoxe, eut bientôt recouvré la santé. Quand les soins les plus immédiats lui eurent été donnés dans le village de ses amis indiens, on s’occupa de l’emmener vers un lieu plus salubre et où rien ne manquerait des conditions indispensables à sa guérison.
Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse, dont l’emplissait la présence de sa mère, et sa reconnaissance éblouie d’un si héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta pas sans regret l’asile primitif, où il avait passé les jours dans une langueur voluptueuse, analogue au rêve d’un mangeur d’opium. Avec des larmes dans les yeux, il embrassa les humbles êtres qui avaient tâché de lui donner le bonheur tel qu’eux-mêmes le concevaient.
Assis à l’arrière de la pirogue, il regarda s’effacer dans la profondeur verdoyante leur groupe assemblé sur le rivage et les cabanes brunes sous lesquelles l’eau palpitait entre les piloris. Une mélancolie lui étreignait le cœur. Débile encore et prompt à l’attendrissement, il éprouvait la nostalgie des heures à jamais mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance fiévreuse sous la magnificence des feuillages, dans une ivresse de chaleur et de silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion de créatures naïves.
Un peu plus tard, dans la plénitude de ses forces recouvrées, il devait mal comprendre son état d’âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau pour lui l’action, la pensée, l’amour, le progrès. Pour le moment, c’était l’abdication de l’orgueil, la passivité du songe, et cette indifférence fataliste, dont la Nature engourdit le cœur de l’homme partout où elle se déploie trop grandiose et trop puissante. Les chartreuses chrétiennes, les monastères bouddhiques, les thébaïdes des solitaires de toutes les religions, n’ont été possibles que dans les déserts, les forêts ou les montagnes, partout où la voix éternelle de la Nature s’élève plus haut que les clameurs éphémères des passions.
—«Mon Hervé,» dit Mme de Ferneuse en pressant la main de son fils, «nous reviendras-tu complètement? Cette vision d’un monde trop différent du nôtre ne te laissera-t-elle pas quelque dédain de la pauvre existence humaine, si factice et si vainement agitée?»
Il sourit, ne répondit pas. Mais la tendre gratitude du regard la rassura.
Cependant le jeune comte de Ferneuse n’avait pas encore raconté par quelle aventure il se trouvait si avant dans la Selve, chez les Indiens, avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant la jambe, en le minant de fièvre, le condamnait certainement à mourir là, loin de la civilisation, loin des siens, si le dévouement maternel n’était venu le sauver d’une fin imminente.
Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite assez de lucidité, d’intérêt aux événements, et même de mémoire, pour faire ce récit. Mais, au cours du voyage de retour vers la plus proche ville de la Bolivie, ses facultés se réveillèrent l’une après l’autre.