Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en canot, puis à dos de mulet, car on contourna la Valcorie, alors que le plus court chemin eût été de la traverser.

Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d’une maison de style espagnol, au flanc d’une colline boisée, au-dessus d’un joli éparpillement de toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu lui-même, dit à sa mère et au Père Eudoxe ce qui lui était arrivé.

L’histoire fut simple et brève.

Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir et déjouer les ténébreuses démarches dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des difficultés inutiles à relater, par rejoindre le contrebandier breton. Dédaigneux du rôle d’espion ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement, il lui déclara ses intentions.

—«Je sais,» lui annonça-t-il, «que vous êtes ici pour une louche besogne. On vous a promis de l’argent pour l’accomplir. Moi, je vous en offre le double pour m’y associer. Ce que vous cherchez en ce pays, je le cherche moi-même. Voulez-vous travailler pour mon compte et renoncer à servir les mauvais desseins de qui vous envoie?»

Mathias Gaël repoussa cette proposition avec fureur. Il ne nia pas ce qu’on affirmait, car il n’avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas à trahir, car il n’était pas vil.

—«Bien. Je préfère cela,» riposta le comte de Ferneuse. «Entre nous, c’est donc la guerre ouverte. Sachez ceci: Où vous irez, j’irai. Ce que vous entreprendrez, je l’entreprendrai à côté de vous. Et si vous découvrez devant moi ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe, je vous le disputerai les armes à la main. Celui de nous qui s’emparera du gage mystérieux ne s’en saisira qu’en enjambant le cadavre de l’autre.»

A ce point du récit, Mme de Ferneuse s’écria:

—«Mon vaillant Hervé! mon pauvre enfant! Mais ce n’est pas à une lutte pareille que j’avais cru t’envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l’aide de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet homme par des argousins quelconques? On m’a dit qu’en ces pays tout se paie. D’ailleurs, ce personnage devait paraître suspect aux autorités elles-mêmes?

—La police? les autorités?» répéta Hervé en souriant. «Vous ne savez pas, ma mère, ce que sont ces pays, où la vie humaine ne compte guère, où chacun se fait justice à soi-même, et s’en tire ensuite avec quelques piastres. Ici, l’ordre ne règne qu’en apparence. On y pratique presque en toute liberté les vices et les vertus de la vie primitive, respect de la parole et de l’hospitalité, inimitiés mortelles et vendettas implacables. L’homme qui vous a promis fidélité, vous pouvez vous fier à lui, fût-il un pauvre seryngueiros à peau rouge. Mais si un autre a juré votre mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous trouvez pas sur son chemin. N’entrez pas dans une maison quand vous verrez son cheval attaché à la porte.