Ceux de Mathias n’étant pas en nombre se replièrent, en emportant,—suivant leur inéluctable coutume,—le corps de leur chef, et en protestant qu’ils le vengeraient. On les laissa faire. De même, Hervé donna aux siens toute liberté d’ensevelir à leur guise la sentinelle morte.

Quelques-uns d’entre eux remontèrent avec le corps en haut de l’escarpement, pour enterrer leur frère au pied d’un arbre, afin que son âme, en quittant le corps, trouvât les échelons naturels des branches pour s’élever plus aisément au ciel. Et, naturellement, ils choisirent l’eucalyptus géant, dont la cime touchait au séjour des esprits heureux.

En bas, tâchant de devancer les ombres du soir, qui, déjà, envahissaient le vallon, le jeune comte de Ferneuse et sa mère activaient le travail des fossoyeurs. Une émotion indicible les étreignait. Maintenant ils avaient la certitude de toucher au but. Le retour de Mathias Gaël ne signifiait-il pas que cette solitude rocheuse gardait toujours son mystérieux dépôt. La mort de cet adversaire qui avait failli ôter à Gaétane son fils,—mort que, d’ailleurs, ils n’eussent pas ordonnée, s’ils avaient pu saisir Mathias vivant,—ne leur laissait guère de regret ou de remords.

Toutefois l’incident tragique solennisait encore cette heure, déjà si solennelle. Le devoir lugubre et sacré qui les amenait ici de la France lointaine, l’espoir mêlé d’une espèce d’horreur qui les tenait haletants, la sauvagerie du lieu, les silhouettes étranges des Indiens, l’air vibrant de souffles jamais respirés, les dernières flammes du jour déclinant dans un ciel inconnu, tout contribuait à multiplier leur sensation jusqu’au vertige. Ils éprouvaient cette impression de rêve qui remplit l’âme quand un émoi trop extraordinaire la soulève, pour ainsi dire, au-dessus de la vie. Et telle était l’exaltation de tout leur être qu’ils accueillirent comme une chose simple, dans ce domaine de l’inouï, l’apparition de ce que leur désir appelait si fortement.

Un coup de pioche mit à jour un ossement humain.

—«Arrêtez ces hommes! Arrêtez-les!» cria Mme de Ferneuse.

Le Père Eudoxe transmit son ordre aux Indiens, puis la regarda, étonné, comme pour lui en demander l’explication.

—«C’est à nous, maintenant, de continuer,» dit-elle, «Mon Père, Hervé, aidez-moi. Enlevons cette terre miette à miette, avec précaution. Et que nulle main étrangère ne touche plus à ce qui gît ici.»

A partir de cet instant, les trois Européens, seuls, continuèrent la fouille,—Dieu sait avec quel soin, quel respect minutieux, ils enlevaient par toutes petites masses la terre sèche et friable!—une terre que le Père Eudoxe déclara saline et propre à conserver ce qu’on lui confiait.

D’ailleurs, il avait déjà observé que la disposition de la sépulture devait préserver une dépouille humaine de la dispersion par les eaux, à la saison des pluies, car on remarquait au-dessous un lit de roc creusé légèrement en forme de vaisseau, dans lequel ne pouvait se produire qu’un tassement protecteur.