—«N’importe!» dit le moine. «Nous allons faire garder par des sentinelles la trouée qui donne accès au vallon.

—Vous ne craignez rien, n’est-ce pas, mère?» demanda tout bas Hervé, en entourant celle-ci de ses bras.

—«Moi, craindre?...» sourit-elle.

Son fils la considéra avec une tendre fierté. Elle était si belle, si vaillante, et même si jeune, dans son costume de chasse à jupe courte, le revolver à la ceinture, ses admirables cheveux blonds ombragés par le feutre gris à larges bords, le sombrero du pays.

Cependant les pics des Indiens fouillaient la terre, faisaient sauter les mottes sèches, les cailloux sonores, avec parfois des étincelles, pâles dans l’éclatante clarté du jour tropical.

Leur travail n’était pas encore très avancé, quand ils le suspendirent, pour sauter sur leurs armes. Là-haut, vers l’entrée du sentier, des coups de feu venaient de retentir.

La plupart des Indiens n’étaient armés que de zagaies, d’arcs et de flèches. Quelques-uns pourtant connaissaient le maniement des fusils et en portaient. Le Père Eudoxe les rassembla, et se hâta de remonter le vallon, avec la décision et la bravoure d’un vieux capitaine, tandis qu’Hervé s’énervait, partagé entre le désir de courir en avant et celui de ne pas quitter sa mère. Celle-ci mit fin à son hésitation, en s’élançant elle-même du côté du danger. Rien n’aurait pu la retenir. Son fils n’avait qu’à la suivre.

Cette fois, cependant, il n’y eut point de bataille. En arrivant à l’entrée du vallon, sur l’espèce de ravine qui formait sentier en y donnant accès, les trois amis eurent la surprise de se trouver devant le cadavre de Mathias Gaël.

Ils eurent vite reconstitué la scène telle qu’elle venait de se passer. Le contrebandier breton arrivait avec trois ou quatre compagnons indiens seulement. Car, depuis la disparition d’Hervé,—qu’il devait croire mort après tant de semaines,—il ne prévoyait pas que personne pût le déranger dans ses perquisitions en cet endroit désert. Peut-être y revenait-il fréquemment, acharné à découvrir le secret. Peut-être avait-il attendu et reçu enfin des instructions précises. Le fait est qu’il s’avançait en toute sécurité, lorsqu’il avait vu se dresser en travers de sa route l’Indien qu’Hervé avait placé en sentinelle. Mathias avait menacé l’indigène de son revolver, sachant l’argument irrésistible sur ses pareils. Le pauvre diable n’eût pas manqué, en effet, de s’y rendre, s’il n’avait eu ce stimulant de la foi jurée, qui rend ces barbares inaccessibles à toute crainte. Fidèle à sa consigne comme un grenadier du Petit Caporal, l’Indien avait épaulé un mauvais fusil, dont il était armé. Avant même qu’il eût achevé le geste, l’Européen l’abattait d’un coup de revolver. C’est alors qu’un compagnon de l’Indien, posté sur une éminence, et que Gaël ne voyait pas, envoya à celui-ci une flèche, qui, pénétrant dans l’œil droit, tua le Breton tout net. Les détonations entendues ensuite provenaient d’une décharge faite au hasard par les guerriers sauvages des deux escortes.