—«C’est le marquis de Valcor et mademoiselle Micheline,» disaient les hommes, portant la main à leur chapeau sans avoir le temps de saluer.
—«Ils vont trouver de la peine en rentrant au château,» observaient les femmes. «C’est la première fois qu’ils y reviennent depuis la mort de cette pauvre madame la marquise.»
Telle était aussi l’appréhension du domestique placé sur le siège d’arrière, un Breton dévoué à ses maîtres, qui venait de les chercher à la gare, et qui s’impressionnait de leur tristesse silencieuse.
Le père et la fille n’échangeaient pas un mot. Et ce n’était pas seulement la rapidité de leur course folle qui suspendait les phrases sur leurs lèvres. Entre ces deux êtres avait cessé la tendre communion d’autrefois. Sans doute, ils s’aimaient toujours. Mais d’étranges murailles d’ombre s’étaient dressées entre leurs cœurs. Cela devenait évident, même pour des yeux peu familiers.
Renaud de Valcor avait changé moralement aussi bien que physiquement.
Ses cheveux blanchissaient. Le feu de ses regards était moins direct, moins étincelant. L’homme semblait avoir perdu de sa confiance en soi. Puis, maintenant, il négligeait d’exercer cette grâce altière et câline, qui subjuguait mieux encore que son prestige d’autorité. Il se repliait en lui-même, ne pouvant plus, ou ne voulant plus répandre autour de lui ces sortes d’effluves magnétiques où se prenaient les âmes. Il se murait dans une indifférence faite de lassitude, de mépris—d’autre chose peut-être... Mais qui saurait les pensées encloses sous ce front assombri?
On les pénétrait d’autant moins que—chose singulière—cette transformation du brillant lutteur de jadis en un rêveur soucieux, coïncidait avec son triomphe. Le suicide de José Escaldas avait définitivement réduit au silence ses ennemis. Depuis cette mort retentissante, significative, nul, sauf quelques esprits extravagants ou amateurs de paradoxes, ne contestait plus la personnalité du marquis de Valcor. Toutefois, c’est à dater de ce suicide qu’il était devenu taciturne et inquiet. La victoire remportée lui semblait-elle achetée trop cher? Avait-il tendu son énergie jusqu’à la briser? A la Chambre, il décourageait les espérances de son parti. Non seulement il se dérobait à un premier rôle, mais, déjà, il parlait de donner sa démission. A quoi songeait-il, la face bizarrement voilée par son masque de chauffeur, tandis que l’automobile filait sur la route bien connue?
A côté de lui, Micheline voyait se lever sur le cher paysage tout un monde de frais souvenirs. Son enfance gardait l’odeur verte de la lande balayée par le vent d’avril. Le grand souffle, venu de la mer, avait gonflé les rêves de son adolescence comme des voiles d’esquif sur les golfes bleus de ce ciel. Sa mère lui apparut, muette et douce, avec des yeux noirs trop larges dans une figure maladive. Puis l’image d’Hervé s’évoqua au tournant d’un chemin, et ne la quitta plus. Elle se rappela leurs aventures puériles. Son amour s’approfondissait de toutes les années où elle ne savait pas encore qu’elle aimait. Les impressions de ces années-là, aujourd’hui qu’elle s’en expliquait le charme, l’attendrissaient plus que tout le reste.
Des massifs d’arbres, aux branches encore nues, que rosaient des milliers de bourgeons, surgirent d’un côté de la route.
—«Voilà Ferneuse,» murmura Mlle de Valcor, à peine consciente d’avoir parlé tout haut.