Son père tressaillit. Le train de l’automobile se ralentit tout à coup. Le mur du parc se développa. Les piliers de l’entrée principale apparurent. On passa. Mais point assez vite pour que certains détails, en frappant les deux voyageurs, ne leur fissent échanger ensuite un regard involontaire. Malgré l’épaisse voilette couvrant le visage de Micheline, et le masque à lunettes cachant à moitié celui du marquis, leur émotion se répercuta de l’un à l’autre.
—«Vous avez remarqué, père?» dit la jeune fille.
—«Il y a quelqu’un à Ferneuse, assurément,» dit le marquis.
—«N’est-ce pas? La grille d’honneur est ouverte.
—Et les croisées des appartements particuliers ont leurs persiennes rabattues au large. Tu n’as pas vu?»
Était-ce le détail des persiennes ou quelque autre circonstance? Le fait est que la façade du château de Ferneuse, au bout de sa longue avenue, offrait un air «habité», auquel ne s’étaient trompés ni le marquis ni sa fille, et qu’ils ne constataient plus depuis près de deux ans.
Quelle signification n’avait pas ceci pour l’un et pour l’autre! Ils ne s’en dirent plus rien, après avoir contrôlé réciproquement la sûreté de leur observation.
«Hervé serait-il de retour? N’a-t-il rien découvert qui le sépare de moi?» songeait Micheline, palpitante.
Quant à Renaud, bouleversé d’un trouble plus violent, il oubliait, à cette minute, que le bonheur de sa fille était en jeu. La présence possible de Gaétane réveillait toutes ses fièvres d’audace et de passion. Vainement avait-il convaincu l’univers, s’il ne persuadait pas cette femme. Que venait-elle faire, sinon lui réclamer la preuve,—cette preuve qui la forcerait, non seulement à s’incliner, mais à se donner? Ah! la contraindre à croire, la dangereuse adversaire, c’était indispensable. Question de vie ou de mort. Et non moins impérieuse la nécessité de briser son orgueil jusqu’au sanglot de l’amour. Car elle ne renoncerait à méconnaître l’amant d’autrefois que dans les bras de l’amant d’aujourd’hui.
Cette victoire-là, Renaud la voulait. Il la voulait avec frénésie. Non seulement parce qu’il y voyait le salut, mais pour autre chose encore, pour quelque chose de plus désirable qu’une vie dont il était las,—pour l’assouvissement d’un vœu passionné qui s’exaspérait en lui depuis longtemps, que, tout à coup, des mirages inouïs avaient enflammé jusqu’à la démence. Il voulait posséder à présent la comtesse de Ferneuse, comme, dans le passé, l’avait possédée Renaud de Valcor, jeune, héroïque, charmant, dont les brûlantes lettres retrouvées lui avaient fait revivre l’orageuse et délicieuse idylle.