—Pauvre femme!... Et ainsi, vous ne l’avez pas quitté?...
—Le pouvais-je désormais, sans commettre un crime infiniment plus odieux que ma trahison? Pouvais-je frapper cet être, qui avait,—j’en étais certaine,—voulu mourir à cause de moi, et à qui ma faute coûtait la lumière du jour? Pouvais-je répéter à l’aveugle la révélation qui, déjà, avait foudroyé le clairvoyant?... Je restai comtesse de Ferneuse, et mon fils, qui naquit bientôt après, fut l’héritier de ce nom. Je rompis avec le marquis de Valcor, lui ordonnai de m’oublier, de s’éloigner, de ne reparaître que lorsqu’il aurait étouffé en lui jusqu’au souvenir.
—Son obéissance devait vous satisfaire, ma fille. Et même si, plus tard, le doute s’éleva en vous quant à sa personne, qu’importait? Vous n’aviez pas le droit de pénétrer dans cette existence, d’en fouiller les ténèbres, au nom d’un passé qui devait être aboli.
—Au nom du passé, mon Père?... J’en conviens. Vous vous refusez à tenir compte de ce qu’en ces tragiques alternatives pouvait éprouver un cœur de femme, où rien n’avait changé...—apprenez-le, dussiez-vous ne pas m’en absoudre...» (Elle répéta:)—«où rien n’avait changé... C’était le châtiment. Je n’ai même pas le droit de m’en plaindre. Mais, déjà, il ne s’agissait plus du passé. Un présent se levait, non moins rempli d’angoisse. Presque à l’époque où j’acquis, peu à peu, à force d’observation patiente, de rapprochements, de subtils pièges, la certitude que le marquis de Valcor était un prodigieux imposteur, j’en acquis une autre.
—Laquelle?
—Mon fils, mon Hervé, aimait sa fille, Micheline.
—Ciel!...» s’écria le moine.
—«L’un et l’autre n’étaient guère encore que des enfants. Mais le sentiment qui, en moi, restait plus fort que la vie et que la mort, ne datait-il pas de l’âge qu’atteignait mon fils? Mille indices, lorsque j’eus ouvert les yeux,—de ces indices qui ne trompent pas une mère,—me prouvèrent que, dans ce cœur si semblable au mien, était née la tendresse unique, impérissable, à laquelle s’attache la seule chance de bonheur de toute une existence.
—Alors?...» demanda avidement l’octavien.
—«Alors, ce qui m’avait consternée me rassura. La conviction, acquise jour à jour, par un travail que je vous indique à peine, mais qui aboutissait, dans mon âme épouvantée, déchirée... la conviction que Renaud de Valcor était... un autre, me préserva de cette pensée—plus infernale—que mon enfant s’était épris de sa propre sœur. Enfin, le fait même de cet amour réciproque, qui s’épanouissait naïvement, devint la suprême pierre de touche où ma certitude s’affirma. Monsieur de Valcor s’en apercevait comme moi-même. Le jour vint des allusions tendrement malicieuses, puis des projets esquissés. Lui-même, entendez-vous, mon Père, lui-même, Renaud—ou du moins celui qui portait ce nom—me parla, à moi, de la possibilité d’unir nos enfants. Pouvez-vous admettre, même en faisant la part des illusions à travers lesquelles je l’avais vu dans ma jeunesse, que l’homme de loyauté, d’honneur, à qui j’avais donné toute mon âme, pût combiner de sang-froid, sans intérêt, sans but, et pour une fille qu’il idolâtre, le plus révoltant des incestes?