—«L’horrible pensée entra en moi,» reprit-elle, «un jour que le marquis de Valcor, analysant la nature rêveuse, fine, sensible, de mon fils, qu’il devait croire sien, me dit:—«Cet enfant tient uniquement de vous. Il n’a rien de son père. Qui reconnaîtrait en lui ce comte Stanislas de Ferneuse, farouche et violent comme ses ancêtres du moyen âge?» Cette parole était vraiment trop cynique. Nous étions seuls. Je regardai fixement monsieur de Valcor. Pas un reflet de trouble ne passa sur son visage. Et, pour la première fois, ce visage me parut autre. Ce que j’y distinguai, ce n’était plus la marque des années, la coloration accentuée du teint, plusieurs cicatrices, ni la barbe virile au lieu de la jeune moustache,—tout ce qui différenciait l’homme en pleine maturité de l’adolescent dont je gardais l’impérissable souvenir. Non... Ce fut un je ne sais quoi de révélateur, quelque chose qui, s’accordant avec la monstrueuse phrase, fit monter en moi-même, dans un tourbillon d’effroi, ce cri invincible: «Ce n’est pas Renaud! Ce n’est pas lui!»
—Excusez, de ma part, une réflexion,» prononça Eudoxe. «Vous me voyez très ému de votre récit, madame la comtesse. Je voudrais vous exprimer ma pensée avec toute la délicatesse que le sujet réclame.
—Parlez,» fit-elle, «Ne ménagez rien. Je vous ouvre mon cœur comme à Dieu même.
—Eh bien, les paroles qui, dans la bouche de monsieur de Valcor, vous firent un effet si atroce, et qui, en effet, eussent été abominables au cas où cet homme aurait eu la certitude de sa paternité, ne s’expliquent-elles pas par un doute de cette paternité. Pardonnez-moi, madame. Il n’était pas le mari. Et son jugement si âpre contre ce mari même me paraît en situation. Car l’amour peut périr. La jalousie ne périt jamais.
—Mon Père, vos déductions ne sauraient ni me blesser ni m’étonner. Elles viennent de ce que vous ignorez encore les circonstances de mon mariage et de ma faute. La constatation du caractère de monsieur de Ferneuse représentait une opinion banale, bien au-dessous de la réalité. Personne dans le Finistère n’ignore quelle nature violente et rude était celle du comte Stanislas. Ce fut mon excuse, lorsque devenue la femme de cet homme, à l’âge où l’on est encore une enfant, j’eus à souffrir, loin de tout conseil et de toute tendresse familiale, dans cette sombre Bretagne où il m’emmena, de ses goûts brutaux, de ses infidélités avec des servantes et des filles de ferme, de ses perpétuelles absences à la chasse ou en mer. J’avais dix-sept ans. Renaud de Valcor, dont le domaine était limitrophe du nôtre, en avait vingt. Je ne résistai pas à la séduction de cet être jeune comme moi, qui m’apporta d’abord sa pitié tendre, puis m’enivra par la splendeur de son âme et la fougue passionnée de son cœur. A partir du jour où je me donnai à lui, je n’appartins plus à monsieur de Ferneuse. Ce fut l’honneur de Renaud de n’en point douter. L’homme qui pouvait en douter un jour, qui osait m’exprimer ce doute sacrilège, n’était pas Renaud de Valcor.»
Etonnante fierté. Était-ce une pécheresse que le remords inclinait? Le moine lui-même ne s’en pouvait convaincre. Oubliant la rigueur des lois divines, dont il était le représentant, il goûtait la noblesse de cette âme altière, jusque dans les écarts qu’il aurait dû réprouver.
Gaétane de Ferneuse poursuivait:
—«Lorsque je compris que j’allais être mère, je révélai tout à mon mari, et j’attendis son arrêt. Il ne me tua pas. Notre séparation fut résolue. Déjà l’on prévoyait le rétablissement du divorce, et je pouvais espérer...
—Le divorce!» protesta le moine.
—«La miséricorde céleste me soit clémente, mon Père, si je m’égarais en pensant que mon devoir et la vérité s’accordaient à ce moment avec mon bonheur, et m’enjoignaient de me rendre libre pour épouser le père de mon enfant. L’Église même, dans une situation pareille, m’eût prise en pitié. Sans doute eussé-je obtenu l’annulation de mon mariage en cour de Rome. Je croyais réparer plutôt qu’aggraver mes torts, en m’efforçant de sortir du mensonge, en donnant, à l’enfant qui allait naître, son véritable père. Cependant l’acte ne suivit pas ma résolution. Le jour même de mon aveu, mon mari, après une scène dont je ne vous dépeindrai pas les phases cruelles, quitta le château, dans son équipement de chasse. Quelques heures plus tard, on le rapportait sans connaissance, la face ensanglantée, l’os frontal fracassé par la balle de son fusil. «Accident,» dit-on. «Suicide,» murmurait en moi une voix que je ne parvenais point à étouffer. Stanislas de Ferneuse ne mourut point, mais il perdit les deux yeux. Quand il sortit du délire prolongé où l’avait jeté son affreuse blessure, mon mari avait oublié ma confession. Il acceptait sans révolte les raisonnements des médecins, lui représentant comme une consolation à sa cécité l’espoir de sa paternité prochaine. Fut-ce une feinte du malheureux, pour garder près de lui, dans sa nuit désormais éternelle, la femme pour qui son amour s’était éveillé dans les convulsions de la jalousie et le fils que la loi et les hommes lui attribuaient? Fut-ce une amnésie réelle, causée par la blessure? Jamais je ne le sus, mon Père... Jamais!