—«Lui!...»

Puis continua:

—«Un «lui» tellement changé, à l’aspect si distant, au souvenir si bien mort, à la physionomie si différente, qu’on doute... oh! non pas d’abord de son identité matérielle, mais de la survivance de son âme ancienne, cette âme jadis adorée et qu’on ne retrouve plus. Voir, sous des traits qui semblent les siens, un autre lui-même!... Hélas! je n’avais pas la honteuse pensée de réveiller un amour plus interdit que jamais. L’obstacle qui m’avait séparée de Renaud existait toujours. Et maintenant lui-même était marié. Trop docile à mon injonction d’oublier, de se consoler, de refaire sa vie, il paraissait avoir accompli ce programme jusqu’au plus intime de lui-même, jusqu’à ces régions mystérieuses et sacrées de l’être, où les tendresses impérissables bravent les efforts de la volonté. Mais cette transformation était vraiment trop inouïe, certes, trop inouïe pour moi qui avais tenu ce cœur dans mes mains et qui croyais le connaître. Je la constatai, sans jamais rien surprendre qui la démentît, et dans des instants où la voix du passé ne pouvait pas rester muette pour cet homme, qui m’avait aimée à en mourir, qui était le père de mon fils, et qui le savait. Ce fut, pour moi, un phénomène d’une étrangeté si tragique, que je l’observai avec une sorte de mystérieuse horreur.»

Elle se tut, et le moine prononça doucement:

—«Votre souffrance était une expiation, ma fille. Certes, elle dut être douloureuse. Mais je ne m’explique pas l’espèce d’impression surnaturelle que vous en éprouviez. Monsieur de Valcor agissait en homme loyal. Son absence avait duré jusqu’au jour de sa guérison. Et cette guérison se manifestait par son mariage. Le passé n’existait plus pour lui. Qu’il craignît de le ressusciter, fût-ce par un regard, par un signe, je me l’explique... Car je sens dans vos moindres paroles vibrer votre âme inconsolable et inconsolée. Pour vous-même, pour lui, pour la femme qui avait maintenant sur lui des droits d’épouse, il devait garder l’attitude que vous me dépeignez.

—Soit, mon Père,» reprit sombrement Gaétane. «Aussi, veuillez croire que cette épreuve me trouva égale en fierté. La grâce divine, je pense, mais aussi, mais surtout mon orgueil de femme, soutinrent ce que vous appelez si justement mon âme inconsolable et inconsolée. Si j’ai essayé de vous décrire un sentiment extraordinaire, une espèce d’angoisse frissonnante, qui me glaçait devant le silence surhumain de cet homme, qui me faisait presque défaillir parfois en sa présence, comme si j’eusse frôlé un spectre, c’est parce que, dans une si invraisemblable histoire, chaque détail est essentiel. Vous le verrez par la suite. D’ailleurs, ce fut un si étrange supplice, que mon cœur tremble et s’émeut à le remémorer.

—Ne craignez point de tout dire,» fit l’octavien.

—«Vous vous étonniez, tout à l’heure,» reprit la comtesse de Ferneuse, «que j’aie pu étouffer pendant quinze ans un soupçon terrible. Mais, mon Père, vous venez de répondre vous-même à votre objection. Pouvais-je déduire de la conduite, en apparence correcte et loyale, du marquis de Valcor, qu’il était véritablement pour moi l’étranger qu’il feignait d’être? De ce qu’il paraissait ne plus se souvenir que nous nous étions aimés, allais-je tout de suite conclure qu’il ne s’en souvenait pas, en effet, qu’il ne pouvait pas s’en souvenir, n’étant point celui qui m’avait tenue sur son cœur, qui m’avait adressé les inoubliables serments?...»

Le Père Eudoxe eut un geste. Cette ardente nature féminine l’effarait un peu.

Gaétane comprit, atténua le frémissement de sa voix.