—«Et depuis?...

—Depuis... je doute de l’avoir jamais revu.

—Mais... celui... celui dont nous parlions tout à l’heure?

—Oh! celui-là, durant les quinze dernières années, j’ai vécu presque de sa vie. Je suis devenue l’amie de sa femme. Nos enfants ont grandi côte à côte. Les terres de Valcor, en Bretagne, confinent avec celles de Ferneuse.»

Le moine interpréta suivant sa persuasion préconçue ce qu’impliquaient ces phrases, amèrement prononcées.

—«Ma fille, prenez garde... La rancune, l’esprit de vengeance, la jalousie, sont des ennemis abominables de l’âme. Cette accusation qui ressort de vos paroles, pourquoi l’énoncez-vous aujourd’hui? Si, pendant quinze ans, vous avez vécu dans l’intimité de cette famille, c’est que vous ne soupçonniez pas son chef. Quel revirement de la passion s’est donc, en vous, rencontré avec l’écho d’une campagne de calomnies, dont justice est faite désormais?

—Mon Père, écoutez-moi... Vous ne savez rien. Il vous reste à entendre le pire.»

La comtesse de Ferneuse ferma un instant les yeux, comme pour évoquer ses souvenirs ou rassembler ses forces. Puis elle les rouvrit lentement. L’octavien les vit briller dans l’ombre azurée de cette admirable nuit. Leur clarté lui sembla lointaine et sincère comme celle des étoiles.

—«Mon Père... Avoir aimé comme j’ai aimé... S’être arrachée à ce qui vous était plus précieux,—je m’en confesse, je m’en accuse!—que la sainte éternité même. Avoir dit adieu à l’être uniquement cher, au moment où l’on s’était crue près d’être unie à lui pour toujours... Le perdre... Ignorer pendant longtemps où il est, si son cœur vous reste fidèle, et même s’il existe encore... Puis apprendre qu’il revient dans sa patrie, mais sans chercher à vous revoir, et qu’il en épouse une autre... Compter ensuite des jours, des mois, des années... Se trouver enfin face à face avec lui...»

Elle s’arrêta, pour répéter d’un ton indescriptible: