Alors Hervé comprit qu’elle entrevoyait l’affreux mystère. Et il se convulsa d’horreur, de pitié, devant ce qu’elle devait souffrir. Vaillante fille! Tout à l’heure encore, elle défendait, contre son amour même, le père qu’elle avait si aveuglément aimé, admiré, en qui, peu à peu, elle avait perdu confiance, mais qui lui restait toujours cher. L’émotion de cette heure suprême, l’attitude de celui en qui elle avait foi par dessus tout, venaient de lui arracher l’horrible aveu.

Elle releva un visage égaré de douleur, et, regardant autour d’elle:

—«Oh! ce domaine de Valcor!...» gémit-t-elle avec un accablement sans nom—comme si toutes les pierres du château et toutes les lourdes ramées du parc lui eussent écrasé le cœur.

—«Ma bien-aimée!... ma bien-aimée!...» s’écria le jeune homme.

Que lui dire?...

Elle entendit à son cri, elle vit dans son expression ardente, qu’il eût tout donné pour lui offrir une consolation. Elle n’en saisit que mieux qu’il ne le pouvait pas.

—«Hervé,» dit-elle, se reprenant avec une admirable énergie, «j’attendrai, avant de nous revoir, que le malheur dont je me sens menacée se soit abattu sur moi. Je n’accepte plus votre amour, puisque je ne sais pas ce que je pourrai vous rendre en échange, puisque j’ignore quel sera demain mon devoir.

—Rien au monde ne nous séparera,» dit-il. «Je vous adore.»

Un divin sourire éclaira la physionomie désolée. Sur le pâle visage de la jeune fille revinrent un peu les couleurs de la joie et de la vie. La douceur sombre de ses yeux s’emplit de ferveur tendre et de reconnaissance.

Les deux amoureux échangèrent, dans un long regard, l’exaltation d’un sentiment qui, en effet, les mettait au-dessus des pires catastrophes. Car l’amour absolu ignore tout; hors lui-même. Et, malgré l’épouvante qui planait sur elle, dans l’angoisse grandissante de toutes les heures, Micheline emporta ce quelque chose d’ineffable que le magique amour verse aux âmes humaines. Philtre inexpliqué... illusion peut-être... ivresse, à coup sûr. Mais puissance souveraine, qui, mieux que la raison, mieux que la science, nous transporte au delà de nous-mêmes, nous fait participer aux rythmes infinis de l’univers.