—«Soit!» interrompit Françoise. «A quoi bon remuer ces tristes souvenirs? Je ne vous accuse ni ne vous condamne. Que voulez-vous de moi?

—Votre pitié,» répliqua-t-il. «Le châtiment, que vous ne me souhaitez pas, m’atteint. Ce que j’avais de meilleur en moi s’est éveillé juste à temps pour l’expiation. Depuis quelques mois, je sais ce qu’est la lutte pour la vie, ce qu’elle a de sain, de purifiant, les satisfactions qu’elle laisse. Depuis quelques jours, je sais ce qu’est la famille, la douceur d’un foyer, la présence d’une femme, d’un enfant, qui vous aiment, qui attendent de vous leur bonheur...»

La voix de Villingen trembla un peu. Il ajouta plus bas:

—«Enfin, je sais ce que c’est que d’aimer.»

Une souffrance furtive crispa les traits de Sœur Séraphine. Mais elle prononça, calme en apparence, les doigts étreignant le petit crucifix de son rosaire, comme pour en tirer une force:

—«Je vous l’avais prédit, Gilbert. J’en suis sincèrement heureuse. Épousez-donc Bertrande, et reconnaissez votre enfant.

—Ce matin, j’y songeais,» dit-il.

—«Ce matin...» répéta-t-elle étonnée. «Et maintenant?...

—Maintenant,» s’écria Gilbert, «il est trop tard. L’Affaire Valcor est rouverte, par la nouvelle extraordinaire qui remplit les journaux. Dès demain, l’assassinat d’Escaldas, prouvé sans doute, acculera l’imposteur à une catastrophe, qui, cette fois, sera définitive. Or, cet imposteur, qui est-ce? Bertrand Gaël, le père de Bertrande. A celle-ci reviendront les millions de cette Valcorie, qui, en dépit de ce nom, est bien l’œuvre industrielle du bandit génial. S’il ne l’a pas fondée, il l’a dirigée, étendue, développée depuis vingt ans. Rien ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux du marquisat vous seront attribués. Vous les consacrerez à la charité, m’avez-vous dit. Soit!... Mais le reste... mais la colossale fortune?... Comprenez-vous?... Moi, prince de Villingen, je pouvais, sans m’avilir, épouser l’héritière de Valcor, surtout quand cette héritière était, avant les vœux éternels prononcés, la noble Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore faire mon devoir, en donnant mon nom à la mère de mon enfant, à l’honnête et pauvre créature que j’ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande «Sois ma femme,» quand le monde entier, et elle-même, et moi peut-être, traduiront cette parole en une impulsion si vile, que, aux pires heures de mon existence, je n’en aurais pas été capable.