—Comment, vous, peut-être?...» interrogea Françoise. «Vous auriez, du moins, votre conscience pour vous.

—En suis-je si assuré que cela?» riposta le jeune homme. «Voyons-nous toujours clair au fond de nous? Mon intention n’était pas formelle. La pensée de ce mariage s’insinuait seulement en moi. La vie commune me tentait. Elle existe en fait, depuis que Bertrande est venue s’asseoir à mon chevet de malade. Elle m’a sauvé, peut-être. Les derniers jours furent si doux, avec cet enfant entre nous deux! Je les eusse prolongés. Nous serions restés ensemble. La situation se serait régularisée plus tard. Voilà... Voilà la vérité de ce qui se passait en moi. Puis, j’ai ouvert ce journal. J’ai lu ce fait divers. Les conséquences me sont apparues. Je me suis dit: «Jamais, maintenant... Jamais!... Bertrande, riche... effroyablement riche... C’est mon rêve qui s’effondre dans la boue!» Alors, et seulement à ma souffrance, j’ai découvert ce qu’il y avait de changé en moi. Ce rêve, je l’avais donc vraiment entrevu. Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je me demande, avec la méfiance et le dégoût de mon ancien moi-même, si la lueur de l’or ne l’a pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très malheureux... Comprenez-vous?»

Françoise avait écouté dans un silence rêveur. Quand Villingen se tut, elle demeura encore un instant pensive. Puis elle se leva, pour s’approcher de son père, dont l’immobilité l’inquiétait. Elle toucha les mains du vieillard,—la température en était à peu près normale,—écouta sa respiration, qu’elle jugea régulière, mais inclina vainement son visage vers le regard terni, qui n’exprima pas s’il la voyait. Avec un soupir, elle revint à Gilbert.

Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer.

—«Vous m’excuserez,» balbutia-t-il. «Je ne vous aurais pas entretenue si longuement de moi-même... Mais ma détresse est une réparation pour vous. Je vous en devais l’aveu.»

Elle lui répondit froidement:

—«Votre confidence ne m’a pas été importune. Mais elle était encore moins nécessaire. Comment compatirais-je à vos peines? Je ne les conçois pas. Voyez mon pauvre père: au bord de l’éternité, il ne communique plus qu’à peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi, sous mon habit de nonne. Sans doute, l’orgueil d’un Villingen doit être une chose fort précieuse. Mais ses tardives subtilités m’échappent. Où règne l’amour, qu’importe le reste? Bertrande vous aime, et vous lui rendez aujourd’hui une tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni l’un ni l’autre.»

Ce qu’il y avait, sous ces paroles, sous ce ton détaché, sous la rigidité toute monacale où s’enfermait l’âme déçue, Gilbert le devina, mais trop tard. Il saisit ce qu’avait eu de douloureux, pour celle qui saignait toujours des sentiments qu’elle prétendait morts, certaines des phrases qu’il venait de prononcer, surtout avec l’ardeur qu’il y avait mise. En demander pardon eût été aggraver le mal. Il n’avait plus qu’à dire adieu, ce qu’il fit avec une émotion et un respect dont la Sœur Séraphine garda l’impression comme le dernier souvenir de sa vie profane.