En la quittant, Gilbert de Villingen éprouvait une nostalgie affreuse. Ce n’était pas précisément du remords, mais bien l’écœurement de son rôle. Cette navrante figure de femme, si ravagée de désespoir humain sous l’impassibilité voulue de la religieuse, entre ces linges serrés autour du visage comme des bandelettes de momie, le suivait de son déchirant regard. Ensuite il songeait à l’autre, à Bertrande, qu’il avait tant fait souffrir, et dont il ne pouvait plus effacer les larmes sans paraître former le plus vil calcul. Il se trouvait enfermé dans son égoïsme, dans ses mauvais désirs, au moment même où il en prenait conscience et souhaitait de s’en évader. Ah! que cela eût été bon de rejeter le poids du passé, d’accueillir les bouffées d’air pur qui lui dilataient la poitrine, de se reprendre à une vie plus saine, de se relever dans sa propre fierté, par une action généreuse!
«Que ne l’ai-je fait hier!» se disait-il. «Que n’ai-je pris Bertrande et Claude sur mon cœur, en les appelant «Ma femme... Mon fils...» Aujourd’hui, c’est trop tard.»
Tout en marchant rapidement par les rues, Gairlance jetait des regards exaspérés à tous les étalages de journaux, à ces flots de feuilles imprimées qui, sous tant de titres divers, se gonflaient sous le vent, palpitaient aux devantures, glissaient jusqu’aux trottoirs. Tous, tous, reproduisaient le fait divers à sensation. Rien au monde ne pouvait plus empêcher, s’il offrait d’épouser Bertrande, qu’il n’eût l’air, lui, prince de Villingen, de vendre son nom à la fille du bandit dont il avait jadis poursuivi la perte. Bertrande Gaël, et son héritage suspect, après Françoise de Plesguen, et son patrimoine restitué... Ce serait glisser du mariage d’intérêt à l’alliance d’ignominie... Quelle chute pour le petit-fils d’un héros!...
Il rentra rue Cambacérès.
Le vieux Firmin souriait de joie en le débarrassant de son par-dessus, parce que le petit Claude, caché derrière une tenture, venait de lui crier:
—«Dis pas... Coucou!...»
L’enfant bondit avec des éclats de rire hors de sa cachette, et courut, les bras ouverts, enchanté de répéter le mot qu’on lui avait permis: «Papa!... Papa!...»
Bertrande, radieuse, parut au seuil de la salle à manger, les mains encombrées d’argenterie, car elle dressait la table. Mais tout ce rayonnement s’éteignit devant la physionomie sombre de Gilbert.
Il souffrait, le malheureux, d’une souffrance qu’il n’aurait jamais imaginée ni prévue. Durant le déjeuner, il se crut près d’éclater en sanglots. Cependant, ce fut avec son sang-froid de duelliste sur le terrain, qu’ensuite il dit à celle qu’aujourd’hui, vraiment, il aimait:
—«Ma pauvre Bertrande, il faut nous séparer. Tu ne peux pas rester chez moi avec notre fils. Je n’ai pas mérité ce bonheur. Ta tendresse admirable me l’a fait souhaiter, je te le jure. Mais tu comprendras plus tard pourquoi je dois y renoncer. Il m’en coûte. Aime-moi assez pour ne pas me montrer ton chagrin. Va, pars! J’irai vous voir chez toi. Firmin va te chercher un fiacre.»