MARCHE FUNÈBRE
Un matin de décembre, vers onze heures, les personnes—elles étaient nombreuses—qui avaient affaire rue du Bac, se répandaient en commentaires et en récriminations, tandis que les gardiens de la paix les obligeaient à un détour par les rues adjacentes.
Depuis un moment, les voitures et les omnibus étaient ainsi entravés. Lorsqu’on approcha de midi, les piétons mêmes durent montrer un coupe-file, ou déclarer qu’ils demeuraient dans le tronçon intercepté.
Cette manœuvre n’allait pas sans encombre, dans une rue si passante, et à cette saison, où la proximité des étrennes enfiévrait la circulation. Mais ce qui compliquait les choses, c’était la curiosité de la foule pour le spectacle dont on l’éloignait. Elle s’amassait contre les cordons d’agents, malgré les représentations des chefs.
—«Vous ne resterez pas là,» disaient ceux-ci. «Faudra bien ouvrir les rangs lorsque le cortège se mettra en marche.»
Tout ce que les mieux placés apercevaient pour l’instant était un somptueux char mortuaire, sur lequel on accrochait d’immenses couronnes de fleurs naturelles, la file des voitures de deuil, et les draperies funèbres contre la porte extérieure d’un hôtel, d’ailleurs invisible au fond de sa cour. Sur le fronton de drap noir se détachaient, en couleurs héraldiques, les écussons accouplés des Servon-Tanis et des Valcor. Les housses des sièges, à chacune des berlines, portaient un grand V d’argent, surmonté d’une couronne, à fleurons alternés de perles.
On enterrait la marquise de Valcor, née Laurence de Servon-Tanis.
—«Le procès fait à son mari l’a tuée,» affirmaient les badauds.
—«Heureusement elle a vécu juste assez pour lui voir rendre justice,» observaient quelques-uns.