—«Oh! l’affaire n’est pas finie,» déclaraient les autres, en hochant la tête.
—«Saura-t-on jamais la vérité?» soupiraient les sceptiques.
Tous voulaient contempler le héros de cette aventure inouïe.
Quel roman! Et au début du XXe siècle, avec la rapidité de communications qui rapproche les continents, avec tous les moyens d’information dont on dispose! Un homme appartenant à l’élite du monde civilisé, aussi bien par l’éclat de son nom, l’ancienneté de sa race, que par son œuvre, ayant porté le progrès dans des régions lointaines, fondé une colonie, ouvert des sources de richesse industrielle, se voyait contester sa personnalité, n’arrivait pas à établir de façon indiscutable qu’il était lui, et non un aventurier usurpant sa propre apparence! La manifestation de toute une province en sa faveur, l’élan de son pays breton l’envoyant à la Chambre, la validation de son mandat en une séance fameuse, où le document accusateur, sur lequel s’appuyaient ses adversaires, était, en pleine tribune, déclaré un faux et prouvé tel, le désistement de son parent, Marc de Plesguen, qui renonçait à se prétendre le véritable héritier du marquisat de Valcor, tout cela ne suffisait pas à fixer l’opinion, à désarmer les attaques. Un doute subsistait. L’étrange accusation avait trop frappé les esprits, s’était formulée de façon trop romanesque, pour qu’une partie du public n’en gardât pas l’ineffaçable empreinte. La politique, d’ailleurs, s’y mêlait. Le triomphe de Renaud de Valcor, étant celui de l’opposition réactionnaire, restait suspect aux partis avancés.
—«Avec l’immense fortune de cet homme, que n’achète-t-on pas?» grommelaient les irréductibles. «Sans ses millions, il serait au bagne.
—Tout de même,» glapit un gavroche, comme le corbillard s’ébranlait, «on ne voit pas beaucoup ce type-là sous la casaque d’un détenu, faisant des chaussons de lisière.»
Le marquis de Valcor s’avançait, isolé, conduisant le deuil.
Dans l’atmosphère sèche et froide de cette matinée d’hiver, il marchait, son chapeau couvert de crêpe à la main, un fin par-dessus noir passé sur son habit. Sa silhouette, haute et mince, malgré le développement robuste des épaules, se dessinait avec élégance. Sa tête énergique et superbe, à la barbe aiguë, aux cheveux épais, bien taillés, sans une touffe blanche, accusait moins de quarante ans, bien qu’il fût près de la cinquantaine. C’était une figure hautaine, captivante, d’un prestige immédiat.
Ce prestige s’exprimait dans la remarque blagueuse du gamin de Paris. Un apprenti pâtissier ou un petit télégraphiste n’a pas l’enthousiasme lyrique. Mais une voisine du gavroche ne sut pas mettre au point, et lui dit avec une voix qui tremblait d’émotion:
—«Vous ne savez pas de qui vous parlez, mon enfant. Plût à Dieu, que, pour nous autres malheureux, il y eût beaucoup d’admirables cœurs comme celui-là!»