—«Mon Claudinet?» sourit Bertrande. «Il est si sage! Vous me permettrez de lui donner d’abord son déjeuner, à lui,» ajouta-t-elle (avec une rougeur qui décela que ce déjeuner était en réserve dans son corsage). «Ensuite, on l’étendra sur un coussin quelconque, et il dormira tant qu’on voudra.»
Ce programme fut rempli, dans le salon particulier où le prince de Villingen s’enferma avec ses invités bizarres.
Un rastaquouère, une jolie fille du peuple, un poupon au maillot, singuliers convives, dont les garçons durent sourire en secret, sous leurs masques imperturbables et glabres. Mais, dans ce restaurant, comme dans les autres cabarets chics de la capitale, on connaissait l’espèce d’enfant terrible qu’était ce Gilbert, petit-fils du fameux Gairlance, maréchal de l’Empire, fait prince de Villingen par Napoléon, après cette victoire fameuse. Du grand-père illustre, ce descendant avait bien la témérité physique, l’esprit hasardeux, le fond brutal. Mais de telles dispositions ne paraissent d’héroïques vertus que lorsqu’elles trouvent un certain emploi. En temps de paix et de régularité sociale, elles font d’un homme, sans discipline intérieure suffisante pour les contrôler, le duelliste, le joueur, le viveur, qu’était le séducteur de Bertrande.
De quel amour elle l’aimait, la pauvre fille! Avec quelle joie tremblante elle s’asseyait à la même table que lui, pour cette intimité d’un repas commun qui semble un si doux fragment de rêve familial aux femmes sans foyer, nostalgiques des tendresses de «la maison». C’était la première fois,—depuis ce dîner dans un restaurant du boulevard, auquel assistait également Escaldas, et où elle avait été la cause involontaire d’une si terrifiante révélation. Que d’événements depuis lors!... La naissance de son petit Claude... Sa tentative de suicide... Les journées de douceur et de doute, sous le toit du marquis de Valcor... Le duel de celui-ci avec Gilbert... Ces deux hommes, ces deux êtres, tellement au-dessus d’elle, et en qui, pourtant, s’incarnait son humble destin, à qui, diversement, elle avait voué toute son âme, tout son amour,—face à face, dans une ivresse de haine, pour un combat meurtrier.
Hélas! nulle réconciliation n’avait eu lieu. La lutte actuelle se poursuivait plus férocement encore que sur le matériel terrain de la rencontre. Elle en eut la preuve lorsque, enfin, Gilbert et Escaldas parlèrent, une fois les garçons congédiés, la porte close, les liqueurs et les cigares posés sur la table.
Sur le divan du cabinet particulier dormait le petit Claude, sous la glace rayée d’inscriptions par les diamants des filles de plaisir.
Bertrande ne se troublait pas du contraste entre cette innocence et le cadre vicieux. Elle ne savait pas. Fleur sauvage de la lande, n’ayant respiré depuis sa naissance que les souffles de l’Océan, elle avait suivi l’étoile néfaste, mais pure, de son amour. Elle ignorait le mal. Son chemin de détresse et de ruine l’avait conduite tout au bord de l’égout qui roule au bas-fond des grandes cités. Elle avait effleuré la souillure sans la voir, les yeux en haut.
Tandis que ses deux compagnons allumaient leurs cigares, elle s’approcha du bébé, pour constater s’il n’avait pas trop chaud. Elle écarta la capeline, ôta le petit béguin, essuya avec son mouchoir la moiteur du mignon visage.
Le prince de Villingen se leva, vint se planter devant la couchette de cet ange, faite avec les coussins de la débauche. Il savait, lui. Un étrange et triste sourire flotta sous sa moustache brune.
—«Il est beau, n’est-ce pas?» fit Bertrande.