—«Je sais bien, Bertrande, que ta position est douloureuse. Toutes ces preuves, que tu repousses, et dont quelques-unes—Escaldas va te les dire—sont pourtant de nature à te convaincre,—toi, plus que personne,—toutes ces preuves établissent que le marquis de Valcor, cet homme vers lequel une fascination t’attire, sur le chemin de qui tu t’es mise encore tout à l’heure, pour le contempler dans l’ostentation de son deuil, dans le luxe insolent de sa mise en scène, parmi la servilité des politiciens, le fanatisme d’une aristocratie décrépite et la stupeur des foules... oui, que cet éclatant marquis de Valcor, est l’obscur matelot Bertrand Gaël, jadis gradé infime dans la maistrance de l’Etat, disparu il y a une vingtaine d’années avec tout l’équipage du transport le Triton, fils aîné de Mathurine Gaël, du Conquet, et... ton père.
—Comment serait-ce possible?» balbutia Bertrande.
—«Tu le sais bien, comment ce serait possible. Bertrand Gaël, échappé du naufrage, aurait rejoint,—par hasard ou avec intention,—le marquis Renaud de Valcor, son jeune maître, son frère de lait,—son vrai frère peut-être,—car il y a eu plus d’un doux lien entre le château et la chaumière, depuis qu’existent sur la côte d’Ouessant, des Gaël et des Valcor. Où était Renaud? En exploration dans les contrées sauvages et dangereuses de l’Amérique du Sud. Il y resta longtemps... Il y resta toujours... Il y est mort. Celui qui revint, c’était... l’autre. C’était celui qui l’avait connu dès l’enfance, qui possédait ses secrets, qui l’avait étudié, confessé, dépouillé de sa personnalité morale pour la lui prendre,—avant de lui prendre la vie,—celui qui pouvait jouer son rôle, car il lui ressemblait de cette ressemblance célèbre à travers les siècles entre vos deux familles, de cette ressemblance qui fait qu’on t’a prise quelquefois, toi, Bertrande, pour l’orgueilleuse héritière, pour Micheline de Valcor. D’ailleurs, on peut s’y tromper, car celle-là, elle est bien de ton sang, elle est bien ta sœur.
—Pourquoi donc m’en voulez-vous de ne pas admettre cette fable?» demanda Bertrande. «Quel crime est-ce que je commets envers vous, Gilbert, de n’y pouvoir ajouter foi? Ne serait-ce pas mon intérêt, au contraire?...
—Ton intérêt?... Ah! pauvre fille! Personne ne te soupçonnera jamais d’agir par intérêt. Ce que je ne tolérerai pas, tu m’entends, c’est que tu joues double jeu... C’est que tu rôdes autour de moi en traîtresse, en espionne... C’est que, parmi tes caresses d’amour, tu cherches à surprendre mes secrets, pour aller les livrer à ce bandit, que j’exècre... que tu sais... oui, que tu sais ton père... et que tu veux préserver du châtiment dont je dirigerai sur lui la foudre, quoi que tu fasses, je te le jure!»
Un silence se fit dans ce petit salon de restaurant, dont les tentures sournoises et fanées n’étouffaient pas souvent des échos si tragiques.
Escaldas n’osait lever les yeux sur cette figure de femme, dont il sentait, sans la voir, la surhumaine pâleur, la contraction de suppliciée. Il entendit tout à coup la voix tremblante, qui murmurait:
—«Je n’ai pas un cœur double ni perfide, Gilbert. Je t’aime. Pourquoi te trahirais-je?
—Pour sauver cet homme!
—Justice ne lui a-t-elle pas été rendue?