—«Tu vois bien,» reprit-il, un peu honteux, «que nos chemins sont trop divergents, ma pauvre petite. Ton amour est avec moi et contre moi. Ton cœur m’appartient, mais ton espoir, tes vœux, sont avec mes ennemis. Tu me traites tacitement de faussaire et de menteur, et tu sais que je dis vrai. Tu souhaites de me croire, tout en repoussant avec horreur ce que j’affirme. Au fond, tu voudrais te persuader que c’est ton père, cet être superbe, qui passait devant toi dans une apothéose. Tu ne réfléchis pas qu’un père comme celui-là, tu devrais mille fois le maudire. Ses énergies merveilleuses, qui pouvaient te mettre si haut, te conquérir tant de privilèges, il les a fait servir à sa seule ambition, à sa cupidité, à son infernal orgueil. Ce bras si fort, où t’a-t-il laissée rouler, malheureuse?... Dans la boue, dans le désespoir... sous les roues de sa voiture, où tu t’es précipitée pour qu’elle t’écrasât!

—Taisez-vous!...» implora Bertrande.

—«Pense à ta mère, dont les larmes du veuvage avaient affaibli l’esprit, et qui est devenue folle après une apparition mystérieuse? N’a-t-elle pas déclaré qu’elle avait rencontré son mari dans la lande,—ce mari qu’elle pleurait depuis des années, qu’on croyait mort. Il lui avait fait, assurait-elle, d’étranges menaces. Que s’était-il passé entre eux?... Elle l’avait vu, reconnu... Mais la scène fut si effroyable qu’elle en resta hébétée pour le reste de ses jours. Une hallucination, affirmait-on... Peu de temps après, le soi-disant marquis de Valcor réintégrait son manoir héréditaire.

—Taisez-vous!...

—Et toi-même, Bertrande, que nous as-tu révélé? Que ton père portait au bras gauche, tatouées, ses initiales, de part et d’autre du dessin d’une ancre. Escaldas, que voici, eut la confidence d’une Indienne, jadis esclave favorite du soi-disant Valcor, et qui avait surpris, pendant qu’il dormait, ces signes, soigneusement cachés d’habitude par un brassard...»

—«Le marquis de Valcor les a?» interrogea la jeune femme en haletant.

—«Il les a eus. Sais-tu pourquoi je l’ai blessé au bras, dans notre duel? Pour le forcer à découvrir cette place de son corps, que nul, sauf son vieux valet de chambre, Firmin, qui ne parlera pas, n’avait vue depuis vingt ans peut-être. (Exceptons sa femme, cette Laurence, morte aujourd’hui de doute, de honte et de chagrin.) Sais-tu, Bertrande, ce que les médecins, ce que mes témoins, ont aperçu dans la chair de ce bras traversée par mon épée?

—Non,» fit-elle, près de s’évanouir.

—«Une cicatrice... Une horrible cicatrice... trace d’une large brûlure... Il dit, lui, qu’il appliqua le fer rouge sur une plaie faite par une flèche empoisonnée... Cautérisation héroïque, à laquelle il dut la vie. Je dis, moi, que cet homme doué d’une volonté infernale, eut le courage de brûler dans sa chair les signes tatoués qui criaient si dangereusement et si clairement son imposture.