UNE RENCONTRE
L’immense paquebot La Vendée, parti de Bordeaux pour Buenos-Ayres, atteignait la région équatoriale.
On avait quitté, quelques jours auparavant, l’Europe assombrie par les brumes et les longues nuits de novembre, et, chaque matin, sur la mer pourtant toujours déserte et semblable à elle-même, on sentait monter plus éclatante et plus forte la puissance victorieuse du soleil. Déjà les passagers auraient souffert de la chaleur, sans le souffle des vents alizés et sans l’aménagement confortable du luxueux navire. Quotidiennement, dès l’aube, l’équipage arrosait la dunette. Et les frais planchers, sous l’ombre des toiles tendues, gardaient pendant quelques heures, autour des longs sièges d’osier, le bienfait de cette ablution. Quand les rayons, plus verticaux, achevaient de dévorer la dernière trace humide, et rendaient le bois et les cuivres si brûlants qu’on n’y pouvait poser la main, les pensionnaires de la maison flottante descendaient dans les salons clos, non sans avoir, presque tous, passé par l’une des salles de douche. Ils s’assoupissaient, lisaient ou causaient à voix indolente, auprès des plateaux chargés de boissons glacées. Une somnolence régnait partout, et semblait gagner jusqu’à l’équipage—dont la manœuvre était sommaire sur ces eaux vastes et magnifiques,—jusqu’au gigantesque bateau lui-même, qui s’avançait rapidement, mais insensiblement, d’une marche d’enchantement et de rêve. Le soir tout se réveillait. Les tentes se repliaient sous les étoiles. Le spardeck se peuplait à nouveau. Des robes élégantes frôlaient les bastingages, tandis qu’en bas, par les fenêtres ouvertes sur la galerie du premier pont, des bouffées de musique, et, parfois, des trépidations de danse, partaient, s’envolaient sur les eaux luisantes, s’éteignaient dans la muette immensité.
S’il est une réunion d’êtres humains où la médisance, les cancans, la curiosité, sévissent avec une virulence particulière, c’est le petit monde fortuitement composé pour une traversée en commun. Ces quelques centaines de personnes, que le hasard rassemble, pour plusieurs jours ou pour plusieurs semaines, entre les parois d’un navire, s’offrent un réciproque intérêt d’autant plus vif, qu’elles se trouvent momentanément séparées du reste de l’univers, distraites de leurs occupations habituelles, livrées à la monotonie et à l’ennui. Elles deviennent donc, les unes pour les autres, l’unique pâture intellectuelle, sentimentale ou divertissante. Elles s’observent, se groupent, se critiquent, se recherchent ou se méprisent, se jalousent, s’espionnent, et ne pensent pas plus au contraste de leurs misérables préoccupations avec l’abîme indifférent qui les berce, qu’elles ne songeront, rentrées au tumulte des villes, à cet autre abîme sur lequel se suspend, entre la naissance et la mort, la vanité de leurs existences. Une vie humaine sur l’éternité, une traversée sur l’Océan... Courtes étapes, que raccourcit encore la galopade effrénée des passions, sans apaisement ni trêve, sans fraternel armistice d’une seule minute.
Sur le paquebot La Vendée, deux voyageurs avaient le don d’exciter au plus haut point l’intérêt des autres, et le privilège,—si c’en est un,—de susciter les commentaires et d’alimenter les conversations: un religieux et une femme.
Le religieux portait la bure grise liserée de noir, et le manteau noir des Octaviens. Son ordre ne s’était pas soumis aux conditions désormais imposées par le Gouvernement pour être autorisé en France. Il s’en allait. Ou?... Nul ne savait au juste.
On assurait qu’il était grand dignitaire de cette congrégation fameuse. Sa physionomie, laide mais imposante, le donnait à croire. Il avait, autour de sa tonsure, les cheveux presque blancs de la soixantaine, un regard large dans des yeux bridés, un nez trop court, trop éloigné d’une bouche épaisse en une barbe d’apôtre, mais une admirable expression de bonté pensive, et une voix qui devait couler comme le plus suave des baumes sur les plaies brûlantes des âmes.
La femme qui, sans le connaître, partageait avec lui l’attention du bord, s’appelait la comtesse de Ferneuse. Elle voyageait seule avec sa femme de chambre, s’isolait constamment, et paraissait obsédée par un chagrin fiévreux. Sur son visage de blonde effleuré par la quarantaine, mais d’une beauté encore intacte et d’une distinction frappante, on ne lisait pas la mélancolie de quelque tristesse inguérissable. On y constatait une ardeur douloureuse, l’élan d’une âme tendue vers un but, où elle se brisera peut-être, mais qu’elle veut atteindre à tout prix.
Le rang social de la comtesse de Ferneuse et le caractère religieux du père Eudoxe, l’octavien, les rapprochaient aux repas, par la proximité des places d’honneur, qui leur étaient assignées près du commandant.