Ce débordement de rage avait pour cause la peur soudaine d’une réconciliation entre Gilbert et Bertrande. Tant que l’amour avait été trop opposé à l’intérêt chez le jeune viveur, les beaux yeux et les tendres paroles de la pauvre fille ne pouvaient constituer des obstacles très redoutables. Mais José Escaldas venait d’apprendre une chose dont il était à mille lieues de se douter: la proposition qu’avait faite au prince décavé le marquis de Valcor de doter la jeune fille. Et comment? D’une façon royale, à coup sûr, si la somme se mesurait aux exigences de Villingen et à la fortune immense du père supposé. Certes, le prince parlait de cette offre avec un magnifique dédain. Il l’avait repoussée, non sans insolence, puisqu’un duel s’en était suivi. Mais alors Gilbert ne doutait pas d’épouser Françoise de Plesguen, dont le père serait reconnu le véritable héritier du marquisat de Valcor. Maintenant que ce rêve s’envolait, qui sait si l’on ne verrait pas venir à composition la fierté du jeune homme? Après tout, il l’aimait, cette délicieuse Bertrande. La beauté de l’enfant qu’elle lui avait donné le touchait. Être riche, avec cela... Échapper à la meute hurlante des créanciers...
En une vision rapide, tandis que le prince et sa naïve maîtresse étreignaient leurs mains, les yeux dans les yeux, Escaldas aperçut le dénouement de l’idylle. C’était, avec le désistement de Marc de Plesguen et l’espoir brisé de sa fille, la véritable fin de l’Affaire Valcor. Malgré ses vantardises, que pouvait-il, à lui tout seul, contre le marquis? Et qu’obtiendrait-il? Rien. Si même, avec un adversaire pareil, il n’y laissait pas sa peau.
Cependant, sa violente sortie, qui, d’abord, avait terrifié Bertrande, semblait finalement produire un autre effet sur la jeune femme. Elle s’était redressée, se tournant à présent vers lui, toute sa personne suspendue à ces phrases, dont le sens lui échappait, mais dont elle saisissait avidement chaque mot.
Quant à Gilbert, avec un air de résignation railleuse, il attendait que le Bolivien perdît le souffle. Lorsque cette circonstance se produisit, il dit tranquillement, tutoyant le métis, comme il le faisait quelquefois par familiarité dédaigneuse:
—«Tu as fini?»
L’autre roula des yeux furieux, et haussa les épaules.
—«Eh bien! tu sais,» reprit le jeune homme, avec le même air de blague méprisante, «je trouve ton éloquence de mauvais goût. Je t’ai invité pour m’aider à convaincre cette enfant, mais non pour lui servir, au dessert, le venin avec lequel tes ancêtres empoisonnaient leurs flèches. Je vais la reconduire chez elle. Tu n’as pas besoin de nous attendre.
—Alors,» fit Escaldas, «le plan de campagne que je voulais vous soumettre?...
—Nous verrons cela un autre jour. Si ton second plan ne vaut pas mieux que le premier, je te conseille de le mûrir encore un peu, mon vieil Inca.»