IV
CŒURS ALTIERS
José Escaldas sortit du restaurant. Son sang de «pays chaud» lui bouillait dans les veines. Mais la colère, chez lui, n’était pas aveugle. Son esprit astucieux dominait vite les mouvements intérieurs désordonnés, remettait les choses en place, prévoyait et réglait le parti à tirer des plus exaspérantes conjonctures.
La marche le calma peu à peu.
D’abord il allait au hasard. Puis son pas se ralentit, hésita, et finalement changea de direction. Après avoir traversé les Tuileries, il franchit le pont Royal, et pénétra dans la rue du Bac.
De loin, comme il se préparait à tourner dans la rue de Verneuil, il jeta un coup d’œil vers l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques indices de l’événement du matin. Mais il ne distingua même pas la grande porte, cachée dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps des communs. Les tentures funèbres avaient été retirées. Devant, la foule passait, indifférente. Pas une tête détournée, pas un regard, ne rappelait la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à l’heure.
Cependant une voiture, entre toutes celles dont le flot remontait la rue, avec des ressauts et des arrêts d’encombrement, fixa soudain l’attention d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, aux panneaux discrètement armoriés, à la livrée de grand deuil, au nerveux attelage, qu’il avait remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le store à demi baissé de la portière, Escaldas vit de longs voiles ténébreux. La tache blanche d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le geste de deux mains gantées de noir, une plus petite, l’autre plus forte, qui s’étreignaient. Il devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, où l’usage avait maintenu séparées leurs deux douleurs.
«Vous en verrez bien d’autres!» gronda férocement le Bolivien en tournant sur ses talons.