C’était bien peut-être cela. Car la malheureuse voulait tout savoir. Mais c’était encore autre chose. C’était la montée étourdissante des sentiments inconnus d’elle-même, déchaînés tout à coup dans le fond de son être, comme par l’arrachement d’une digue, en cette foudroyante irruption de la vie à travers son rêve ignorant de vierge. Elle écoutait les grondements de désastre, dans sa pauvre âme violentée, saccagée, sans prévoir encore ce qui flotterait d’héroïsme ou de lâcheté, de désespoir ou de force vengeresse, parmi la poussière des décombres.
Toutefois, comme Escaldas lui répétait que toutes les péripéties du lendemain dépendaient d’elle seule, Mlle de Plesguen demanda, d’une voix aussi brisée que toute sa personne:
—«Mais que puis-je? Vraiment, je ne comprends pas.
—Vous ne comprenez pas? Mais vous n’avez qu’à décider votre père à reprendre ses poursuites contre le gredin qui vous a dépouillés. Tout est là. Le prince de Villingen n’a pas encore douté une minute de votre bon droit, ni de l’imposture infâme. Il exècre Valcor. Il le méprise. Pour lui, c’est un brigand déguisé en marquis. Supposez que cette conviction s’émousse. Pourquoi alors ne pas accepter d’un gentilhomme la main d’une jeune femme que ce gentilhomme saurait rendre acceptable, même socialement, et la dot? Quel serait son tort envers vous? N’est-ce pas vous-même qui le repousseriez, en renonçant à cet héritage que vous deviez conquérir pour lui, avec lui? Votre abdication, votre froideur, le découragent. Tandis que d’autre part...
—D’autre part?» répéta Françoise haletante.
—«Ah!» reprit Escaldas. «Il y a des liens bien attrayants qui risquent de retenir un homme pour toujours. La femme est belle et passionnée. L’enfant est délicieux. J’ai vu Gilbert se pencher sur ce petit avec des airs vraiment paternels.
—Assez!... assez!...» ordonna Françoise.
De nouveau elle se redressait, se soulevait de son siège, s’érigeait avec des raideurs et des frissons de martyre, mais dans un effort de volonté souveraine.
Le Bolivien regardait cette frêle figure avec étonnement. Il ne savait plus qu’attendre de ses lèvres pâles. Il ne la reconnaissait plus. Ce n’était pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues et coquettes, mais cachant sous ces légers dehors une vanité malade et une féroce jalousie, qu’il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec Micheline, et darder de poignardants regards dans le dos de cette cousine trop privilégiée. Ce n’était pas la Françoise agressive du procès de Valcor, traînant son père dans les cabinets d’hommes de loi, les dents serrées, les traits tirés par l’effort constant de la lutte, marchant vers le but avec la vaillance tenace d’une femme qui vise une triple conquête: revanche, fortune et amour. Ce n’était même plus la Françoise de tout à l’heure, si troublée au nom de celui qu’elle adorait, rougissante sous sa pâleur, et n’écoutant même pas les plans de combat soi-disant infaillibles de leur ancien allié, dans son naïf désir d’apprendre ce que devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant, ce qu’il était devenu. Une personnalité nouvelle surgissait dans son âme sous le choc de la destinée,—ou plutôt non, la personnalité plus haute que toutes ces ébauches de la jeunesse, une conscience lentement préparée au cours des siècles par l’orgueilleuse vertu de toute sa race, se dégageait en elle d’un seul bond.
—«Monsieur,» dit-elle à Escaldas, «puisque vous voyez souvent le prince de Villingen, voulez-vous accepter une commission pour lui?