—«J’avais si formellement défendu...» s’écria-t-il.
Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui convenait à sa fille. Le fait qu’elle recevait le Bolivien de son plein gré le calma quelque peu. D’un accent plus mesuré, il reprit:
—«C’est la dernière fois que vous mettez les pieds ici, monsieur. Mademoiselle de Plesguen ne m’infligera plus la mortification de vous accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans notre existence paisible et digne, comme un reptile venimeux. Vous l’avez à jamais troublée, souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable, c’est que, vil tentateur, vous avez tourné la tête de cette pauvre enfant par vos fallacieux mirages. Moi, je les avais repoussés avec dégoût. Rappelez-vous notre conversation dans le parc de Valcor. C’était fini là, si vous n’aviez lâchement égaré l’esprit d’une jeune fille. Vous essayez encore la même tactique. Prenez garde! Si je vous retrouve jamais en train de causer avec mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit ailleurs, de son consentement ou par surprise, je vous tuerai ainsi qu’une vermine malfaisante. On me condamnera comme meurtrier, soit, mais non pas comme faussaire et comme votre complice.»
José Escaldas manquait de bravoure physique. La seule menace de la mort lui donnait la chair de poule, et il ne douta pas un instant que celle-ci ne fût sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup de cérémonie pour sortir, et abrégea les politesses qui ne lui furent pas rendues.
Lorsqu’il traversa la cour, les coups de marteau de l’emballeur meurtrirent ses fibres, où tressaillaient des illusions de chocs, de déchirements, de blessures. Il ne se rasséréna que dans la rue. Mais alors il se fit la réflexion que c’était dur d’avoir risqué sa peau contre Valcor pour s’exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture vraiment intolérable.
«Et dire,» pensa-t-il, «que j’en entendrai peut-être autant de Gilbert, un jour ou l’autre! Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin il me doit quelque chose. J’ai perdu ma bonne sinécure au château de Valcor, je me démène depuis plus d’un an et finalement j’ai été coffré, tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S’il s’enrichit en épousant sa Bertrande, il n’aura pas le cœur, j’espère, de me laisser crever de faim. Mais crever pour crever, il y a une satisfaction que je me donnerai avant de passer dans l’autre monde, c’est de démasquer ce marquis du diable. Ah! celui-là m’offrirait maintenant un million que je cracherais dessus. Je veux voir cet homme-là au bagne. Je l’y verrai, nom de D...!
V
LES DEUX COUSINES