Devant le portail du Père-Lachaise, un coupé de maître,—superbe attelage à deux, grande livrée de deuil,—s’arrêta. Le valet de pied sauta du siège, ouvrit la portière. Une jeune femme descendit, haute et souple, de lignes un peu incertaines sous le long voile de crêpe et le collet uni doublé de fourrure, mais dont la grâce, la distinction, s’affirmaient au moindre mouvement. Elle se tourna vers l’intérieur.

—«Passez les fleurs à Lucien, Céline,» dit-elle à une femme de chambre vêtue de noir, et d’une correction qui lui donnait presque l’air d’une gouvernante.

—«Mademoiselle ne veut pas que je l’accompagne?

—Non. Je préfère être seule. Et Lucien suffit à porter cela.»

Le domestique avait les bras encombrés par d’énormes gerbes de chrysanthèmes, et tenait dans ses mains des bouquets de violettes,—pâles violettes de Parme, aplaties et tassées en un disque odorant, somptueuses violettes russes, en touffes pourprées et sombres. A quelques pas, il suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif respect qu’elle inspirait autour d’elle, et qui n’était pas seulement l’attitude imposée, souvent hypocrite, des gens de service.

Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait sur le fin gravier un peu de neige sèche. L’après-midi était froid et splendide. Les tombes les plus neuves paraissaient jaunes dans la sertissure immaculée qui les entourait. Celles de bronze ou de marbre noir s’enlevaient en un dessin vif et dur. Partout, dans les jardinières et dans les vases, la gelée avait flétri les offrandes fidèles. Ce n’étaient que corolles brunies et comme brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l’abri des petites chapelles, à travers les portes ajourées, on apercevait toutefois des palmes et des feuillages d’un vert intact. La plupart étaient de ces plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles, mais qui ne sont plus vivantes, momies végétales, mettant un peu de durée sur les corps fragiles, que l’humanité ne se soucie plus de momifier comme leurs rameaux.

Après avoir quitté l’avenue principale pour prendre un chemin plus étroit, la visiteuse allait s’engager dans un couloir entre deux rangs de tombes, lorsqu’elle s’arrêta, saisie.

A quelques mètres d’elle se dressait un édifice sépulcral qui devait être celui d’une riche famille, à en juger par son importance et par le style de son architecture. C’était un monument pseudo-gothique, à clochetons, à colonnettes et à fenêtres ogivales, dans lesquelles brillaient des reflets de vitraux. Un jardinet relativement large, entouré d’une grille basse en fer forgé d’un beau travail, lui assurait un aristocratique isolement.

Ce qui clouait sur place la jeune fille, c’était d’apercevoir devant ce caveau, où, de près, on distinguait les armes des Servon-Tanis, et où maintenant reposait sa mère, une personne en deuil, agenouillée. L’attitude humblement fervente de cette personne indiquait une émotion profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré. Qui donc pouvait pleurer ainsi, dans ce cimetière d’où le froid éloignait les plus persévérants, et sur cette Laurence de Valcor que sa fille se croyait seule le droit et le devoir d’honorer d’un pareil hommage? Déjà s’alarmait la tendresse ombrageuse de l’orpheline. Ce fut bien pis quand elle crut reconnaître celle qui priait, le front contre la grille glacée.