Mlle de Valcor n’eut même pas le temps de répondre, tant fut soudain le départ de sa cousine. Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter l’embarras d’une main tendue et refusée, l’impulsion d’un baiser impossible, ou la gêne de se garder de tout cela. Peut-être n’était-ce qu’un retour de sa preste vivacité d’autrefois, quand, fillette bondissante, elle narguait, à tous les jeux de plein air, la grave indolence de Micheline. Celle-ci la vit disparaître entre les tombes, fragile et noire silhouette, plus noire de toute cette blancheur, plus fragile de toute cette immutabilité.
Mlle de Valcor revint lentement vers l’entrée principale du cimetière. Un poids affreux lui écrasait le cœur, comme si tous ces marbres, toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s’y fussent appesantis. Elle était venue ici avec la seule pensée de sa mère, de cette douce Laurence, dont elle voyait sans cesse les grands yeux noirs, pleins d’une mélancolie résignée. Douleur profonde, certes, pour sa fille, après une séparation si récente, et quand aucune des fibres saignantes n’était encore cicatrisée dans la fraîche blessure. Mais cette douleur vaste, unie et tendre, Micheline la regrettait presque dans le trouble plus torturant où la laissait sa rencontre avec Françoise. Dieu! quel nuage plein de foudre pesait encore sur leur destin? Que signifiaient les réticences de son infortunée cousine?—réticences d’autant plus impressionnantes que les velléités pacificatrices de Mlle de Plesguen ne pouvaient être mises en doute.
«Mon père!... mon père!...» pensait Micheline.
Eh quoi! Devait-elle, après le triomphe, après la lumineuse apothéose, entrevoir encore un coin d’ombre où puissent se blottir les ennemis de ce père tant admiré, tant chéri! Mais n’y avait-il pas pire? Serait-ce possible, qu’à la fin, en elle-même, un doute se glissât, quelque chose d’indicible, de sournois, d’obscur... Oh! non, pas cela!... Toute son âme s’insurgeait contre un tel supplice!... N’était-ce pas celui dont sa mère était morte?...
Pour n’en pas même admettre la crainte, elle s’interdit d’y penser. Elle évoqua le cher amour dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur. Qu’importait l’absence? Qu’importait le temps? Hervé était fidèle. Il lui avait demandé d’accepter comme lui l’épreuve. Elle l’accepterait, quelle qu’en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni l’espoir ni la foi.
Était-ce bien sûr? Sur ce domaine encore passaient des souffles méchants.
Oh! pourquoi donc, devant la tombe de sa mère, avait-elle rencontré cette triste Françoise, dont les illusions déçues, dont l’affreuse expérience, avaient empoisonné le cœur, et qui ne pouvait prononcer que des paroles corrodées d’amertume.
Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le coupé qui l’emportait à travers le Paris froid et fiévreux de février, et où elle s’enfonçait, isolée sous son crêpe, à côté de la muette femme de chambre. Sur le crépuscule hâtif s’allumaient les cônes blancs des réverbères à incandescence. L’électricité jaillissait aux devantures. Un fourmillement humain couvrait les trottoirs. Par la vitre à demi ouverte de la portière entrait un air aigre, brumeux, sentant la violence et la tristesse. Puis ce fut la blafarde trouée de la Seine entre ses quais, le fleuve livide, piqueté d’étoiles mouvantes, et les masses ténébreuses, comme d’un fusain écrasé, au long de ses bords, des palais, des flèches, des tours.
La voiture enfila la rue du Bac. Sur l’appel du cocher, la porte haute et cintrée de l’hôtel s’ouvrit. Le gravier cria dans la cour. On s’arrêtait devant le perron.
—«Monsieur est chez lui?» demanda Micheline au laquais d’antichambre.