Certaines natures à part appellent, on ne sait par quel mystère, des accidents ou des bonheurs à part.

Octave, doué de cette âme redoutable et attirante qui se peignait dans ses yeux pleins de sombres éclairs, et de cette beauté mâle qu’adoucissait si étrangement le reflet argenté sur ses larges tempes, avait été le héros de plus d’une histoire passionnée ou terrible. Il était sévère pour les femmes, qu’il considérait comme des êtres inférieurs, impulsifs, changeants, auxquels on ne saurait se fier sans imprudence. Il était adoré par elles.

La crainte un peu comique qu’il éprouvait de cette adoration, souvent tenace et importune, me faisait lui dire qu’avant de savoir au juste comment il nouerait une liaison, il songeait aux moyens de s’en débarrasser.

—Certes, répondait-il. Il est plus facile de conquérir une femme que de se défaire d’elle ensuite.

Une bohémienne, ajoutait-il en riant, a prédit à ma mère que je périrais par la main d’une femme. Aussi je me tiens sur mes gardes vis-à-vis d’elles.

A en juger par quelques-unes de ses aventures, il n’avait pas trop tort.

Une grande dame russe avait essayé de le faire empoisonner par un pope, son ancien serf; une Espagnole exaltée lui avait tiré un coup de revolver; une Allemande sentimentale avait fait mine d’avaler devant lui le contenu d’une fiole de laudanum. Mais, en somme, le plus méchant tour que la jalousie lui eût joué, avait été de lancer contre lui une agence suspecte, cause d’ennuis sans nombre dont il ne put d’abord découvrir l’origine; des lettres furent volées dans son appartement, une maîtresse à laquelle il tenait beaucoup, gravement compromise. Il finit, grâce à sa perspicacité, par mettre la main sur ses invisibles ennemis, et il en fit justice promptement et sommairement. Quant à la femme qui les faisait agir, il se borna à l’effrayer en lui montrant que pour la perdre il n’avait qu’à prononcer un mot. Il ne s’y serait décidé pourtant qu’à la dernière extrémité, car il poussait jusqu’à l’excès les scrupules chevaleresques dont malheureusement notre époque se dégage de plus en plus. Si les femmes l’aimaient tant, il faut bien dire que la fascination qu’il exerçait sur elles ne suffisait pas toujours à les subjuguer; mais son extrême délicatesse dans les affaires d’amour, sa discrétion absolue, et—pour une certaine classe de conquêtes—sa générosité qui ne comptait point, achevaient l’œuvre de ses regards, de ses paroles, de sa réputation d’original farouche et blasé.

Lui, il se plaisait à n’attribuer ses succès qu’à la froideur un peu dédaigneuse avec laquelle il traitait les femmes.

—Elles aiment, disait-il, à se sentir maîtrisées par une main de fer. Comme tous les êtres inférieurs, elles sont à genoux devant la force. Elles s’éprennent de celui qui les méprise et qui ne craint guère de le leur montrer.

Il les considérait comme de jolis petits animaux fort malfaisants, mais très agréables d’ailleurs, et surtout extrêmement intéressants à observer. Il les déclarait incapables de se laisser influencer par le raisonnement, et livrées tout entières aux impulsions du moment. Pour lui, elles ressemblaient au sauvage qui échange le matin sa couverture contre de l’eau-de-vie, ne prévoyant pas qu’il en aura besoin pour se coucher le soir.