Lorsque Octave s’exprimait ainsi, je trouvais qu’il avait raison. Vraiment je ne devrais plus le dire, de peur d’être accusé de partialité. Mais je connais plusieurs artistes qui s’extasiaient en entrant chez lui.

Bientôt j’entendis sa voix dans l’antichambre. Dès qu’il m’aperçut en ouvrant la porte, il eut le même sourire que la veille lorsqu’il m’avait salué imperceptiblement du regard.

—Eh bien, dit-il, j’espère, homme curieux, que le spectable des joies de ma famille vous a converti.

—Converti à quoi?

—A la polygamie, parbleu! à cette grande et vénérable institution dont j’ai essayé plus d’une fois de vous faire comprendre les bienfaits.

Je crus d’abord à une plaisanterie. Lorsque j’eus compris, je restai pensif et quelque peu choqué.

—Vous êtes trop original pour moi, lui dis-je. Jusqu’à présent j’ai essayé de profiter de votre expérience des femmes et de la vie. Je m’aperçois qu’il me reste certains préjugés plus forts que votre exemple et que vos arguments.

Il sourit ironiquement, et, développant une de ses thèses favorites, compara les peuples de l’Occident avec ceux de l’Orient. Il condamna la morale relâchée des premiers, et vanta les principes sévères des seconds, qui doivent à la polygamie des institutions solides en contraste avec les mœurs mobiles et pleines de contradictions des Européens.

—Ceux-ci, ajouta-t-il, passent leur vie à se plaindre. Quel voyageur a jamais entendu un Oriental se lamenter sur sa destinée? Est-il un préjugé plus absurde que celui qui porte à critiquer une institution maintenue à travers les âges par les trois quarts des peuples du globe? N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie que de contester l’utilité d’une coutume que les Européens eux-mêmes pratiquent plus ou moins en secret? En Orient, les foyers sont purs; les femmes sont forcément fidèles, puisqu’elles sont enfermées; les amours vénales et abjectes des pays chrétiens y sont totalement inconnues; il n’y a pas d’enfants illégitimes. La seule objection sérieuse est l’antipathie des femmes de nos contrées pour ce genre de vie. J’ai donc voulu m’assurer de la facilité avec laquelle on les persuade lorsqu’elles sont suffisamment éprises. Deux de celles que vous avez aperçues avec moi se sont assez volontiers soumises à cet essai, et la troisième... ne semble pas éloignée d’en faire autant.

La rivalité de ces trois charmantes créatures, qui toutes trois l’aimaient, et dont chacune rêvait en secret de conquérir entièrement un cœur partagé, procurait à Octave des jouissances particulières et très raffinées. J’avais eu le pressentiment de ces jouissances en écoutant la causerie pétillante et endiablée, dans le bosquet du restaurant. Mais, suivant moi, ces femmes étaient peu dignes d’estime puisqu’elles acceptaient de pareils compromis, et, par conséquent devaient aux yeux d’un homme délicat, perdre le plus exquis de leurs charmes.