Ma réflexion fit rire Octave.
—Cette manière de voir est par trop occidentale, s’écria-t-il. Il est vrai que le respect de la femme est peu développé chez nous, et c’est encore un point sur lequel nous sommes inférieurs à nos frères d’Orient.
—C’est trop fort! Vous prétendrez peut-être que la femme est plus considérée à Constantinople ou au Caire qu’à Paris?
—Sans comparaison. Vous savez ce que devient ici une conversation entre hommes dès que l’éternel sujet «femmes» est mis sur le tapis. Vous savez avec quelle légèreté—pour ne pas dire plus—nous parlons des plus fières et des plus chastes d’entre elles. Nos propos plongeraient un Arabe ou un Turc dans un étonnement indigné. Jamais ces gens-là ne causent des mystères du harem. Demander à l’un d’eux des nouvelles de sa femme serait lui faire une grave injure. Manquer de respect à l’une d’elles dans la rue, comme nous le faisons journellement à Paris, serait s’exposer à être massacré par les passants.
Pour moi, continua Octave en s’animant, je trouve cette dignité, cette sécurité conjugales, cette constance dans l’affection réciproque du mari pour la femme et de la femme pour le mari, bien supérieures à notre corruption et à nos hypocrisies européennes. Puisque la nature a destiné l’homme à avoir plusieurs femmes, puisque partout il en possède plusieurs, pourquoi jeter la pierre à des peuples qui agissent, en somme, avec plus de décence et de moralité que nous. Là où les lois humaines contrarient des nécessités naturelles plus puissantes et par conséquent fatales, elles créent le vice. Nos civilisations raffinées ont engendré des vices hideux. Les mœurs simples et naturelles de l’Orient ne connaissent ni la prostitution, ni l’infanticide, ni l’adultère, ni la vente des petites filles par leurs mères, ni l’abandon des enfants, ni tant d’autres monstruosités.
—Alors, dis-je, amusé, vous voulez nous amener, Octave, à reconnaître qu’il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et que Mahomet est son prophète. C’est, je suppose pour propager vos doctrines par l’influence salutaire de l’exemple, que vous vous promenez le dimanche accompagné de trois femmes charmantes. Je ne doute pas que vous ne fassiez promptement des disciples.
—Je l’espère. Mahomet a introduit le monothéisme dans le monde, et a restreint la polygamie à ses justes limites, que la plupart des peuples avaient outrepassées. Voyez Salomon et ses centaines d’épouses. Quant à ces dames, elles sont enchantées. Étant plusieurs, elles peuvent se promener avec moi sans se compromettre. Une seule s’afficherait, mais trois...
—Comment, demandai-je, les avez-vous persuadées? Ce sont des femmes du monde, toutes plus ou moins distinguées par l’esprit ou la beauté, à ce qu’il m’a été aisé de juger. Plus elles vous aimaient, plus il était difficile de les unir dans cette singulière fraternité. Vous leur avez donc jeté un sort?
Il hocha la tête, haussa légèrement les épaules, et ne répondit que par un sourire.
Je continuai à réfléchir en silence. Octave tournait lentement autour du salon tout en fumant. C’était son habitude. Je le suivais des yeux, tirant moi-même de temps à autre quelques bouffées de mon cigare. Vraiment je ne savais trop que penser. Sa hardiesse d’idées, sa logique, sa bonne foi, me séduisaient. Pourtant quelque chose restait froissé au fond de moi.