—Mon grand tort, me dit-il, est d’avoir voulu sortir des chemins battus, de m’être mis ouvertement en opposition avec des préjugés que j’aurais dû respecter. On peut les dédaigner en principe, mais, dans la pratique, il faut s’y soumettre. Ils répondent aux idées et aux sentiments de la génération dans laquelle on vit. En les heurtant de front, on risque de se briser contre eux, sans avoir aucune chance de les ébranler. Les siècles seuls peuvent les détruire. On n’édifie rien de solide sans l’aide du temps. La société, qui crée les mœurs au fur et à mesure des nécessités auxquelles elle doit faire face, les défend avec un soin jaloux et pèse de tout son poids sur l’audacieux qui s’avise de s’en affranchir. A vrai dire, d’ailleurs, ce n’est pas précisément le rôle d’apôtre qui m’a séduit. Je n’ai cherché en définitive qu’à satisfaire mes goûts personnels, en empruntant à l’Orient que j’aime tant des coutumes que l’Occident ne saurait comprendre.

Il m’avait si souvent raillé que je pouvais bien me permettre de le railler à mon tour.

—Il me semble, mon cher Octave, lui dis-je en souriant, que vos idées deviennent bien bourgeoises. Seriez-vous converti, par hasard, à la monogamie, au mariage, à toutes ces coutumes inférieures des civilisations en décadence?

—Converti?... Pas du tout, mon cher Daniel. Je me borne à les respecter au même titre que je respecte toutes les croyances, y compris celles des gens qui adorent les crocodiles. Les opinions établies sont respectables par le fait seul qu’elles sont établies. Il ne faut pas dire du mal de Vishnou à ceux qui le vénèrent quand on doit toujours vivre avec eux. Si donc l’on admet que le harem solidement cadenassé serait peut-être d’une introduction difficile en Europe, il faut bien se résigner à la monogamie. La philosophie nous montre les vices des institutions qui nous régissent, mais elle nous montre aussi l’impossibilité de lutter contre elles. Lorsque l’hérédité a accumulé pendant cinquante générations des idées dans le cerveau, on ne saurait les combattre avec succès. Elles finissent par devenir des sentiments innés, et, sur de tels sentiments, la raison n’a aucune prise. Autant vaudrait essayer d’arrêter une locomotive en lui tenant des discours.

Heureusement pour vous, Daniel, vos dispositions ne vous portent pas à m’imiter. Vous vous défiez avec raison des déséquilibrées, artistes, bas-bleus, femmes incomprises et autres monstruosités. Vous épouserez une bonne et honnête bourgeoise, ayant le moins de diplômes possibles, mais possédant des notions précises sur l’art de fabriquer les confitures. Tâchez qu’elle vous donne bientôt un nombre respectable d’enfants. L’amour, la peur du diable et les enfants: voilà les seuls moyens qui permettent de garder approximativement pour soi une femme en Occident. Malheureusement l’amour ne survit guère au mariage et le diable commence à perdre son prestige. Restent les enfants; ils occupent les femmes et les empêchent de s’ennuyer. Ces petits mammifères bruyants sont d’ailleurs, à mon point de vue, beaucoup plus encombrants que les jeunes chats et surtout beaucoup moins propres; mais il faut croire qu’ils ont du bon, puisqu’on en fabrique avec obstination depuis si longtemps. Je suivrais peut-être moi-même le conseil que je vous donne si j’étais un être sociable, et si j’éprouvais le besoin de collaborer à la perpétuation de mon espèce. Ne réalisant pas ces conditions, je resterai célibataire.

Octave se tut.

Lorsque ses paradoxes s’exagéraient ainsi, et qu’il les débitait avec cette abondance et sur ce ton plaisant, il cachait toujours sous leur masque moqueur une pensée profonde ou amère.

Voici quelles circonstances lui avaient inspiré ceux qu’il venait de me faire entendre.

IX