Durant six mois, sa bizarre famille lui avait procuré toutes les satisfactions que j’avais devinées et qu’il m’avait décrites. Puis tout avait été bouleversé. La jalousie avait fait des siennes; la légèreté, l’inconstance aussi. Après une scène violente, l’une de ses jeunes et complaisantes amies avait disparu sans retour. Les deux autres maintinrent ensuite pendant quelque temps des droits égaux sur son cœur.
De ces deux étoiles pourtant, l’une commença à pâlir par degrés, tandis que l’autre brillait tous les jours d’un éclat plus doux et plus pénétrant. Celle dont la puissance gracieuse s’affirmait ainsi n’était autre que l’aristocratique et fine créature que j’avais jugée si supérieure à ses compagnes, le jour où je les avais entendues causer à travers un voile de verdure dans le jardin du restaurant.
Ce qui devait arriver ne tarda pas à se produire. Elle triompha de sa dernière rivale; et Octave, qui s’était lassé des autres et trouvait à celle-ci toujours plus de charme, revint de lui-même à la monogamie.
Il n’y revint pas cependant sans quelque défiance et sans quelques hésitations. Il craignait de se laisser aller aux sentiments presque tendres que lui inspirait la persévérante passion de la jeune femme. On a vu qu’il considérait l’amour chez l’homme, et surtout les témoignages de cet amour comme une impardonnable faiblesse,
—Aimez les femmes, si vous ne pouvez vous en empêcher, me disait-il quelquefois, mais, pour peu que vous teniez à les garder, ne le leur laissez jamais voir.
Celle qui était devenue son unique compagne, et que nous nommerons Isabelle pour la commodité du récit, ne se contenta pas du triomphe suprême d’avoir changé les habitudes de mon excentrique ami, et d’avoir fait osciller ce caractère de fer. Douée d’une intelligence déliée qui pressentait tout, elle devina le mécontentement secret d’Octave, et le vit se retrancher dans une réserve excessive et derrière mille barrières. Elle ouvrit une lutte qui demandait de l’audace, étant donné la force de l’adversaire, et qui ne manqua pas d’habileté.
Aimait-elle? L’objet de son ambition était-il de conquérir un cœur que nulle femme n’avait possédé? Je ne me permettrai pas de résoudre la question. Octave, malgré son scepticisme, malgré les découvertes qui auraient pu lui ouvrir les yeux, garda toujours l’idée qu’au moins pendant quelque temps cette femme l’avait aimé. Elle se serait, disait-il, prise à son propre piège, et le cœur aurait poursuivi pour son compte ce que la vanité seule avait d’abord ambitionné. Je me contente de rapporter les faits.
La situation d’Isabelle jettera quelque jour peut-être sur ce point obscur.
Elle appartenait à une noble et ancienne famille, et devait à son origine ces grandes manières, ce port de tête, cet air hautain, qui, pour un dédaigneux comme Octave, constituaient une de ses principales séductions. Il fut enchanté d’une de ses réponses, qu’il citait volontiers. On s’étonnait de la peine que prenait la femme d’un parvenu pour se donner des façons qui, chez Isabelle, venaient simplement et sans effet.—C’est que, dit-elle, il suffit de quelques millions pour faire en quelques jours une femme comme elle, tandis qu’il faut plusieurs siècles pour faire une femme comme moi.