De sa propre initiative il interrompit presque tout à fait leurs relations. Cette femme n’ayant jamais conquis le meilleur de lui-même, il accepta sans violent déchirement l’idée de la perdre, idée à laquelle du reste une crainte vague et permanente l’avait accoutumé. Cependant il entra dans une triste période, et constata avec ennui que la certitude d’être obligé de se séparer d’Isabelle allait avoir pour effet de le rendre amoureux. Mille souvenirs lui revenaient pendant les longues heures qu’il passait maintenant solitaire: les causeries graves ou légères, l’hiver, au coin du feu, dans la chambre tiède, où si facilement la conversation s’amollissait et les mots se transformaient en caresses; ou bien, l’été, dans les sentiers des bois, quand la jeune femme le précédait, glissant de sa marche onduleuse et cadencée à travers les alternatives d’ombre et de clair soleil; des lambeaux de mélodies flottaient dans sa mémoire, et, tout en les fredonnant, il se rappelait les mains agiles qu’il aimait tant à voir voltiger sur le clavier comme deux colombes harmonieuses.
Un soir, il songeait à ces choses, étendu sur un canapé dans son salon. Il avait refusé la lampe, et demeurait au sein de l’obscurité, fumant une cigarette avec assez de mélancolie. Un double coup spécial retentit au timbre de l’escalier. Octave reconnut en tressaillant la façon de sonner d’Isabelle. Il y avait quinze jours qu’il n’avait pas vu la jeune femme.
Il alla ouvrir la porte lui-même. Elle entra vivement, gracieuse, animée, sentant bon, et il eut la sensation d’une fleur vivante et embaumée s’épanouissant dans un désert. Une chaude joie lui inonda le cœur. Il crut qu’elle venait se jeter dans ses bras, lui dire qu’elle ne pouvait vivre ainsi séparée de lui, et peut-être, la serrant sur son cœur, l’y eût-il gardée pour toujours. Jamais le sceptique philosophe ne se sentit plus désarmé.
Cependant elle ne l’embrassait pas, et ils se tenaient tous deux dans l’ombre, sans rien dire. Octave chercha de la lumière, et, sous le reflet de l’abat-jour, remarqua qu’elle portait une toilette exquise. A travers la voilette, il retrouvait les traits délicats et le regard des yeux candides. Mais ce regard était glacé. Alors soudain revint le souvenir des dernières froideurs, des mots aigres-doux, des dédains mal dissimulés. L’amant recouvra son sang-froid. Il offrit cérémonieusement un siège, et s’assit.
—Eh bien, chère amie, demanda-t-il, vous avez quelque chose à me dire?
Elle était très pressée; elle se rendait à une réunion de famille et une voiture l’attendait en bas. Seulement, comme il s’agissait d’un mariage pour elle, et que tout se décidait le soir même, elle n’avait pas voulu donner une réponse définitive avant de l’avoir averti.
—J’aurais été fâchée, ajouta-t-elle en terminant, que vous apprissiez cette nouvelle indirectement. C’était à moi de vous prévenir, et c’est pour cela que je suis venue.
—Je vous remercie, chère amie, fit-il de sa voix mordante—une voix de tête qu’il prenait parfois, et qui était bien la plus exaspérante, la plus tranquillement impertinente que j’aie entendue de ma vie.—Je n’attendais pas moins de ce tact parfait que j’ai toujours admiré en vous. Ainsi, vous vous mariez. Et... vous êtes contente? Votre fiancé vous plaît? J’espère qu’il est en tous points digne de vous.
—Oh! répliqua-t-elle négligemment, ce n’est pas un mariage d’amour. Vous savez bien, Octave, que le seul homme que j’aie aimé, c’est vous. Et si vous aviez voulu...
Il sourit légèrement.