—Quel étrange raisonnement!

—Étrange tant que vous voudrez, mais éminemment sage: croyez-en ma vieille expérience. Le jour où je dirai à une femme que je l’aime, sera celui où je renoncerai à elle pour toujours. Et cependant avec celle-là, ajouta-t-il, rêveur, je crois que j’aurais pu me départir de ma réserve sans courir trop de danger.

—Allons, lui dis-je en souriant, je vois que vous éprouvez enfin ce sentiment pour lequel votre cœur ardent était si bien fait, mais que votre impitoyable clairvoyance empêchait toujours de naître. Car ce sentiment ne va pas sans quelques illusions, et vous n’en pouviez point avoir.

—Des illusions, répéta-t-il. Je n’en ai que faire devant une telle réalité. Elle est trop belle d’ailleurs pour durer longtemps. C’est pour cela que je m’enfuis. Mais je n’oublierai jamais les dix dernières semaines qui viennent de s’écouler. La vie ne m’avait rien offert de semblable; mon imagination n’avait rien rêvé de plus doux et de plus vif à la fois. L’esquisse que je vous ai faite un jour de mon idéal impossible pâlirait à côté de ce charme que les mots ne peuvent exprimer, et qui enivre l’esprit, aussi complètement que le cœur.

—Vous excitez ma curiosité au plus haut degré, mon cher Octave. Quelle femme extraordinaire est celle qui a pu produire un tel effet sur vous? L’esprit et le cœur!... Je vous connais plus difficile que de raison en ce qui concerne les choses de l’esprit, et quant à votre cœur, je le croyais enveloppé de ce triple airain dont parle le poète.

—Cela est vrai, Daniel. Et c’est justement parce que j’ai rencontré ce phénomène, une femme chez laquelle le cœur, le caractère, l’esprit et la passion sont à la même hauteur, et se complètent mutuellement au lieu de se nuire, que je me demande si je ne suis pas le jouet de quelque rêve. Quoi qu’il en soit, je suis bien certain de ne pas avoir de réveil, puisque dans moins d’une heure je roulerai vers les régions ensoleillées de l’Orient et probablement de l’oubli.

—Ainsi vous ne la verrez plus?

—Cinq minutes seulement. Elle doit venir me dire adieu lorsque je monterai en wagon. Placez-vous dans le coin du coupé, et vous pourrez l’apercevoir. Vous ne trouverez peut-être pas que son aspect justifie mon admiration. Elle est de celles dont le visage ne révèle pas les secrets de l’âme. Mais sa physionomie expressive et mobile, qui, à certains moments, paraît insignifiante, atteint à d’autres une beauté tout extraordinaire. Je m’imagine que son grand charme extérieur vient de ces transfigurations inattendues, qui empêcheraient de se blaser jamais sur ses traits, quoique ceux-ci n’aient rien de frappant. Lorsque ses yeux profonds s’animent, vous enveloppent et vous pénètrent de flammes, lorsque vous entendez résonner sa belle voix, pure comme un timbre d’or, il se dégage d’elle je ne sais quel fluide qui vous enivre et vous transporte en des sphères inconnues. Elle ferait parfois croire à l’âme immatérielle et immortelle. J’ai passé des heures enchantées à faire vibrer les cordes si délicates de son cœur, éveillant à dessein, d’un mot tendre ou cruel, les échos frémissants de son être. L’amour, la joie, la colère, elle exprime tout avec des accents que jalouserait la plus grande artiste; mais elle ne le fait point à volonté, et n’apparaît ainsi que lorsqu’elle est émue. Mais qu’il est facile de l’émouvoir, la fine et sensitive créature! Elle a des tendresses infinies, des gaîtés d’enfant; et, avec cela, elle sait tout comprendre. Les questions les plus abstraites de la philosophie, je les discute avec elle, et, sa petite main dans la mienne, je m’élève vers ces régions désolées et sublimes où il est triste de voyager seul. Enfin, et par-dessus tout, elle possède cette honnêteté native et absolue, que j’estime si haut chez certains hommes, et que je ne croyais pas exister chez la femme. Les ruses, les coquetteries, les mesquines tactiques de son sexe, lui sont aussi inconnues que le sont les souillures de nos rues à la neige des Alpes. Ah! quel délice de pouvoir étudier une femme sans craindre de voir s’évanouir l’amour! quelle joie de faire résonner les échos de son cœur en sachant que jamais une note discordante ne vous avertira qu’il peut mentir! Voilà ce que j’ai connu, Daniel, et c’est à ce beau songe que je vais dire adieu.

L’heure sonna à l’horloge de la gare, et coupa court à des confidences qui m’impressionnaient et m’intéressaient vivement. Nous nous dirigeâmes vers le train, le long duquel se faisait le dernier mouvement du départ, et je montai dans le coupé que mon ami avait fait réserver.

Presque aussitôt, Octave, resté sur le quai, fit deux pas au-devant d’une jeune femme qui venait de paraître. Je me penchai légèrement, le cœur battant de curiosité.