«OCTAVE DE B...»
Je courus à l’hôtel, et je le rencontrai qui flânait sur les planches à m’attendre, son inséparable cigarette entre les dents. Il promenait un regard de dédain sarcastique impossible à décrire sur la société plus que mêlée qui s’agite à cette heure aux abords du Casino; les mises tapageuses des femmes et les visages niais et mornes des jeunes gens, semblaient, pour ses yeux qui avaient vu tant de scènes étranges et diverses, un des plus pauvres spectacles qu’ils eussent contemplés. Il me saisit la main avec chaleur, et je sentis bien que notre vieille amitié subsistait toujours aussi vive.
A peine eut-il parlé que j’en eus la preuve. Il venait me confier, avant son départ pour un nouveau voyage, plus aventureux encore que les autres, un dépôt qui représentait, me dit-il, ce qu’il possédait de plus précieux. Je saurais bientôt de quoi il s’agissait. Pour le moment, nous allions passer vingt-quatre heures ensemble, pendant lesquelles il m’emmènerait au Hâvre. Dans un des bassins du port, je devais voir et visiter un superbe yacht, que lord X..., un de ses amis, mettait à sa disposition pour deux ou trois ans, pendant lesquels le riche seigneur anglais se trouvait retenu au rivage par sa grandeur, comme Louis XIV, c’est-à-dire par les nécessités de la politique. C’était sur ce yacht qu’Octave comptait parcourir les mers de l’Extrême-Orient. Il aborderait enfin au Japon et en Chine. Depuis longtemps il désirait y pénétrer, et il avait besoin de connaître ces contrées pour ajouter un volume à l’énorme monument historique qu’il se proposait d’élever, et dont il avait jeté déjà les majestueuses fondations.
Nous passâmes une partie de la nuit à causer; et, le lendemain, à onze heures, le bateau de Trouville nous amena au Hâvre. Après quelques détours le long des quais, encombrés de cordages, de tonneaux et de caisses, et au-dessus desquels se dresse la forêt des mâts, nous nous trouvâmes en face d’un joli vapeur, de taille assez respectable, mais coquet, paré, brillant comme un bibelot d’étagère. Sur sa poupe, je lus ce nom, formé par des lettres en relief richement sculptées et dorées:
«The ELF.»
Je ne pus m’empêcher de sourire. Octave le remarqua. Il suivit mon regard, prit l’air étonné, puis tout à coup comprit.
—Ah! dit-il amusé, the Elf, le lutin, le démon familier... Oui, le nom est heureusement choisi, bien que je n’y sois pour rien. Il s’appliquera tout aussi bien à l’un des passagers qu’au navire.
—C’est donc bien vrai, bien décidé? Elle vous accompagne?
—Qui? Mon petit Elfe, mon démon féminin? Sans aucun doute, ami Daniel. Pourrais-je m’en passer à présent? On se lasse des anges, dont les faces béates doivent inspirer un lamentable ennui; mais on ne se lasse pas des démons. Le monde entier sans elle m’offrirait moins d’intérêt que la pelouse de son chalet et que ces étroites allées dont je connais le moindre caillou. Je resterais si elle ne venait pas. Mais c’est elle qui veut partir, la vaillante petite femme. Elle est aussi curieuse que moi. Elle veut voir et savoir, elle aussi. Nous séparer était encore possible il y a deux ans, quand je suis parti pour les Indes; aujourd’hui nous ne le pourrions plus.
Nous avions franchi la passerelle, et je tâchais de retrouver au fond de ma mémoire quelques mots d’anglais qui y traînaient, afin de me montrer aimable avec le capitaine. C’était un bel homme blond, encore jeune, l’air correct et rigide, un vrai marin de la vieille Albion.