Octave nous ayant quittés un instant, ce gentleman me fit, avec autant de chaleur que sa nature britannique le comportait, l’éloge de mon ami. Il eut à son adresse un compliment bien caractéristique, peignant sa nationalité en même temps que le trait principal de celui dont il parlait; il l’appela: «A man of few words.» La concision froide, claire, impérieuse d’Octave, son peu de goût pour les mots inutiles et les conversations frivoles, devaient faire en effet les délices des Anglais, qui l’avaient en haute estime pour ces seules qualités, dès le premier abord.

Nous parcourûmes en tous sens le ravissant petit navire, aussi parfaitement aménagé à l’intérieur qu’il était élégant lorsqu’on l’apercevait se balançant doucement sur ses ancres. Deux canons, mignons comme des bijoux, étaient installés sur le gaillard d’arrière.

—Ils sont à l’usage des pirates chinois, me dit Octave gaîment, et nous avons à bord une provision de poudre suffisante pour bombarder une place forte.

Le déjeuner nous fut servi sur le pont, et la présence du capitaine nous força à rester, en causant, dans le domaine des généralités. Nous ne parlâmes naturellement que de voyages; deux des convives en avaient assez accompli pour que la conversation ne tarît point.

L’après-midi s’avança. Octave attendait son amie ce jour-là même et devait aller à la gare au-devant d’elle. Bien qu’il ne me fît en aucune façon sentir qu’elle préférerait peut-être ne pas rencontrer un étranger, je parlai de me retirer longtemps avant l’heure. Il ne me retint pas.

—Eh bien, cher Daniel, me dit-il, voici le moment des adieux. Ce n’est jamais sans un profond regret que je me sépare de vous, vieux camarade. Vous savez quel cas je fais de votre précieuse amitié. Après en avoir abusé si souvent, je vais en user encore, et vous demander un nouveau service.

Je fis un mouvement.

—Inutile de parler, ajouta-t-il vivement en me pressant la main, je sais tout ce que vous pourriez dire.

Je me tus. Je connaissais son antipathie pour les démonstrations extérieures et les protestations. Les quelques mots affectueux qu’il venait de prononcer étaient déjà bien expansifs pour lui. Il continua:

—Il faut tout prévoir. Les vents et les flots sont inconstants, et changent sans que l’on sache pourquoi.