Cependant lord X*** avait commencé d’actives recherches, et, avec les moyens d’information dont il disposait, elles ne pouvaient manquer de donner quelques résultats. Voici les deux versions, aussi incomplètes l’une que l’autre, qu’il finit par recueillir.
Dans le golfe du Bengale, et à la hauteur du quinzième parallèle, un steamer anglais, fuyant devant un cyclone, avait rencontré un bateau que l’on pouvait supposer être The Elf, complètement désemparé, ses feux éteints, et faisant des signaux de détresse. La mer était trop démontée pour qu’il fût possible de lui porter secours; le steamer, occupé de son propre danger, l’avait laissé sur tribord et bientôt perdu de vue.
Une autre histoire, répétée avec des circonstances semblables par plusieurs capitaines, à leur retour de l’Extrême-Orient, fut généralement admise comme probable. Elle contenait un trait qui répondait bien du reste au caractère de mon ami. Le yacht aurait été attaqué par des jonques chargées de pirates, en rade d’un petit port chinois. Après une lutte désespérée, Octave,—si c’était lui,—voyant qu’il ne pourrait sauver des mains de ces misérables la femme qui l’accompagnait, avait porté une mèche allumée dans la soute aux poudres et fait sauter le navire avec ses envahisseurs.
Ces tristes détails étaient vraisemblables, mais cependant bien vagues, et surtout rien moins que certains. Du beau petit yacht, il ne restait plus sans doute que des épaves flottantes, émiettées par les vagues ou noircies par le feu; mais des êtres vivants qu’il avait emportés au loin, peut-être quelques-uns, sauvés comme par miracle, subsistaient-ils encore.
Je m’obstinai, contre toute évidence, à attendre des nouvelles. J’espérai longtemps. Je veux espérer encore.
Mais plus d’un an s’est écoulé depuis la dernière lettre, joyeuse et confiante, qu’Octave m’écrivit de Ceylan. Conformément à son désir, et dans l’espoir de trouver parmi ses papiers quelque nouvelle résolution qui m’expliquerait son silence et m’éclairerait sur sa destinée, j’ai ouvert le paquet qu’il me remit à son départ.
Ce paquet, je n’ai rien à en dire, puisque j’ai pris la résolution de publier son contenu, qui forme la seconde partie de ce volume. J’en ai expliqué la provenance; c’est assez, je crois, pour que l’intérêt que j’y ai trouvé soit compris de ceux qui le liront, et peut être partagé par eux. Je ne les importunerai pas de mes impressions, qui, en raison de mon amitié pour celui qui a disparu et que je regretterai toujours, doivent être plus vives que les leurs.
Toutes les pièces composant le recueil dont cette notice n’est que l’introduction, étaient signées d’un petit nom de femme, adressées à Octave, et portaient des dates qui me permirent de reconstituer le roman entrevu seulement par mon affectueuse perspicacité.
Les plus anciennes furent écrites avant le premier départ pour les Indes. Elles marquent le commencement d’un amour, timide chez Elle, approchant avec une douceur hésitante le cœur fier et blessé; et, chez Lui, rebelle, révolté, se refusant à l’aveu suprême—qui lui échappe pourtant, au déchirement de la séparation, et dont je fus le témoin. Puis ce sont les lettres à l’absent, les mélancolies de la solitude, l’inquiétude des dangers lointains, le tremblant espoir du retour. Sur celles-ci le doute plane encore... Aura-t-il oublié le dernier mot, le mot solennel des adieux? A-t-il vraiment voulu le prononcer quand une force intérieure, dominant ses résolutions, le lui a fait monter aux lèvres? L’entendra-t-elle encore? La mort ou l’oubli ne l’ont-ils pas éteint pour jamais?
Certes, elle doit l’entendre. Voici le retour, voici le couronnement de la longue attente et les ivresses de l’abandon. Puis, quand les transports des premiers jours, quand les étonnements délicieux s’apaisent, voici la communion intime et profonde des deux âmes qui s’établit. C’est l’écho des conversations élevées, fécondes, des magiques récits; ce sont les entretiens des soirs d’été, dans la campagne silencieuse et sous les cieux criblés d’étoiles, ou des grises après-midi d’hiver, auprès des tisons, avant que la lampe s’allume. Et quels entretiens pour des amants! Il lui livrait toute sa pensée, dont quelquefois, même devant moi, il voilait la hardiesse ou ralentissait l’élan. Elle en devint le miroir fidèle. L’esprit d’Octave vit et rayonne dans les quelques lignes que cette main de femme a laissées.