Le portrait de mon meilleur ami par un peintre illustre, un fils à lui qui serait son image, ne me le rendraient pas comme ces simples poèmes. Je l’y retrouve partout, avec ses idées, avec ses défiances, et jusque dans la description de ses bibelots et de ses armes, dans sa lente promenade d’un bout à l’autre du salon bien connu, la cigarette aux dents, et préoccupé de «hasardeux projets.»
La puissance mystérieuse d’un amour supérieur a produit cet effet étonnant. L’intelligence si particulière et si originale du penseur s’est coulée, bronze en fusion, dans le moule délicat de la tendre organisation féminine.
A cette heure où nous sommes, à juste titre, épris de la science subtile qui sait mettre à nu les complexes ressorts de l’âme, j’ai pensé que nos psychologues trouveraient quelque intérêt à cette histoire, et en pourraient tirer de nouvelles déductions. On nous a trop fait voir dans l’amour ce que Chamfort y découvrait seulement: «L’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.» Nous sommes si fatigués des grossières peintures, que volontiers nous nous enfuirions comme autrefois vers les idéals bleus, et que les exagérations sentimentales sont prêtes à redevenir de mode.
Entre ces extrêmes, la vérité existe.
Nous ne sommes ni anges, ni bêtes. Une union comme celle d’Octave et de sa mystérieuse amie est à la fois extrêmement belle et extrêmement naturelle. Et, tout en la qualifiant de naturelle, je ne veux pas dire qu’elle ne soit pas rare. La perfection des traits est une qualité rare, et néanmoins fort naturelle. Ce sont les excès de sensualité ou les raffinements d’une pureté impossible qui ne sont pas dans la nature. Pour prendre notre parti de la laideur, il nous suffit de rencontrer de gracieux visages; pour nous consoler de certaines bassesses, il nous est bon de contempler des spectacles tels que ceux qu’a mis sous mes yeux une amitié très chère, et,—hélas!—brisée.
Ces courtes réflexions expliqueront pourquoi je me décide à publier les vers que renfermait l’enveloppe scellée d’Octave. Là où je trouve un précieux et touchant souvenir, de plus habiles et de plus désintéressés que moi verront la matière d’observations psychologiques, que ma plume trop faible, et surtout trop émue, serait incapable d’entreprendre.
Ce que je livre aux amateurs de sensations prises sur le vif, ce sont des matériaux absolument authentiques, des documents rigoureusement vrais.
Si, quelque jour, Celui qui a inspiré ces vers ou Celle qui les a écrits, reviennent, comme je l’espère encore, me demander compte du dépôt qui m’a été confié, ils ne blâmeront point l’emploi que j’en ai fait, et comprendront, avec la générosité de leurs nobles âmes, que le désir de répandre un peu de lumière dans des cœurs assombris par le pessimisme moderne a seul inspiré ma conduite.
Mais le dernier vœu que je forme, si l’un des deux a péri, c’est que son autre lui-même ne lui ait pas survécu. Je n’ose penser à ce que serait un tel deuil! Et je préfère porter seul le poids d’un regret que les années n’effaceront point, plutôt que de voir saigner une telle blessure et de faire retentir les vaines paroles d’une impuissante consolation sur les ruines d’un pareil amour.